Jacques Sternberg : nécro à rebours

17/10/2008 - 10h42
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Dans toutes les bonnes rédactions, il y a un type chargé des nécrologies. Il les prépare à l'avance, afin que le jour venu, tout soit prêt pour dire du bien ou du mal du disparu. Cela se pratique assez peu dans les sections littéraires, pour la simple raison qu'on manque de personnel et que les morts n'ont pas suffisamment de retentissement pour mériter ce traitement (hé oui). Le 11 octobre ainsi (je passe un peu tard, mais toutes les occasions sont bonnes de parler des gens biens), on fêtera (hosanna!) le deuxième anniversaire de la disparition de Jacques Sternberg. Jacques qui ? Sternberg, comme l'étoile des montagnes.

 

Sternberg est un auteur belge au parcours assez atypique. Né en 1923, dans une famille de diamantaires polonais, vivant à Anvers, il se met assez vite à écrire et démarre sa carrière littéraire dans le genre SF et fantastique. Au milieu des années 50, il fait partie de ce qu'on appelle la nouvelle vague de SF française avec des types comme Curval ou Klein. Il vit en France. Il publie des tas de nouvelles épatantes et complètement loufoques (, Contes glacés), insistant sur la dimension absurde de l'existence humaine. Il scénarise le superbe Je t'aime, Je t'aime pour Alain Resnais, un vrai bon film où un type paumé accepte de participer à une expérience de voyage dans le temps. Sternberg s'éloigne, ensuite, peu à peu du genre qui l'a fait connaître pour du roman plus traditionnel et à connotation sociale et psychologique. Ceux qui auront envie d'en savoir plus iront faire un tour sur le joli site qui lui est consacré et qui tente vainement de réparer l'injustice : comme beaucoup d'auteurs de série Z ou B, Sternberg est oublié, n'est plus lu et n'intéresse plus grand monde. Ses livres sont, pourtant, faciles à trouver dans les bouquineries et vendus à des prix défiant toute concurrence (1, 2 ou 3 euros maximum).

 

 

 

Dans ce que je considère comme son meilleur livre (disons celui que je préfère), (1956), Sternberg imagine de manière très réaliste une superbe catastrophe en deux mouvements. Un jour en France, l'eau du robinet se change en une sorte de mélasse microbienne. Les microparticules (bactéries, bacilles,...) contenues dans le réseau se mettent à proliférer et coulent dans les éviers comme de la marmelade virale. Le phénomène démarre dans les villes et gagne peu à peu toutes les réserves d'eau. Du coup, la civilisation s'écroule et l'homme doit contempler l'idée d'abandonner la planète pour gagner des planètes où... refaire sa vie. Le roman se développe en deux parties très différentes : la première est un roman d'anticipation ultraréaliste - l'action est située en 1998 et racontée jour à jour - qui amène (sur le modèle des films hollywoodiens d'aujourd'hui type Phénomènes) à l'effondrement du monde tel qu'on le connaît. Les gens ne s'alarment pas d'abord, s'en remettent aux scientifiques, aux politiques. Ils boivent du rouge, du lait, ce qu'ils trouvent, ne se lavent plus mais continuent comme si de rien n'était et puis, tout va très vite, et le monde s'échappe. Des gens meurent. Sternberg décrit une sorte d'exode, la mise en place d'un gouvernement d'exception. Il fait cela si bien qu'il n'y quasiment aucun personnage identifiable avant la page 80. Cette séquence est parfaite.

 

 

 

Le roman gagne en intensité lorsqu'après pas mal de difficultés, et après avoir perdu plusieurs millions d'habitants, les survivants s'envolent dans l'espace. Le roman devient alors un space opera de comédie, puisque les humains vont faire le tour de la galaxie en allant de désillusions en désillusions. La première planète est foireuse, la deuxième couverte de cendres et inhabitable, la troisième guère mieux, jusqu'à ce qu'une autre (ils en ont du courage), qui ressemble comme deux gouttes d'eau à la Terre, se révèle habitée par une végétation ultrahostile et qui les découpe comme du jambon. Avec ce canevas abracadabrantesque et picaresque, Sternberg réussit à nous emmener dans une odyssée digne de (allons y gaiement), qui s'achève par un pacte passé avec des extraterrestres supersympas, les Sconges, chez qui se terminera l'aventure. La chute est affreuse, incroyable, géniale et conclut le roman en apothéose, dans un retournement qui, là aussi, nous ramène aux coups de théâtre de Shamalayan. La sortie est au fond de l'espace est un roman quasi parfait de bout en bout : écriture précise et sans déchets, sobre et analytique, intrigue à suspense, haletante et enjeux philosophiques majeurs. En bref, un chef d'oeuvre miniature de 244 pages et quelques, qui mérite qu'on s'y attarde.

 

Petit extrait : " Il y avait le bruit cependant. Je me levai, je me précipitai dans la salle de bains. Quand on collait son oreille contre l'une des conduites d'eau, le bruit paraissait le vacarme d'une armée en marche. Et puis, comme l'ordre en avait été donné, j'avais coupé l'eau hier soir. Mais des gouttes avaient malgré tout coulé. Dans la baignoire. De ces gouttes d'eau qui n'étaient plus que des gouttes de germes englués les uns dans les autres. Ils n'avaient pas grossi depuis hier mais ils vivaient toujours avec la même voracité. Tout le fond de la baignoire en était rempli. Désespérément, je regrdais en essayant d'oublier qu'il y en avait partout de ces microbes :dans les robinets et dans les tuyaux, derrière les murs et sous les parquets, dans la cave, sous les trottoirs. Et cela dans toute la ville. Dans toutes les villes du monde entier. Désespérément, je tentai de ne penser qu'à ces quelques amas de germes qui étaient là, bien visibles sous mes yeux. Je me posai la question de la lutte contre cet envahissement à l'échelle d'un simple appartement. Je me posai cette question pour tenter un acte. Pour tenter de croire qu'il y avait une possibilité de lutte et de défense. J'ouvris un dictionnaire et je lus quelques passages concernant les microbes. Ils pullulaient autour de nous. En effet. Dans l'eau, dans les liquides en fermentation. Ah oui ? Et dans l'air, dans la terre. C'était vrai, il y avait encore l'air et la terre. Et si ces microbes-là se mettaient à grossir ? Si soudain.... Je secouai la tête; je continuai de lire. La chaleur sèche les détruisait à 80°. Mais pour atteindre les spores, il fallait atteindre 120°. La lumière solaire détruisait également les microbes......"

 

Par Benjamin Berton
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