JFK : du film de Zapruder à la BD de Christian de Metter

21/11/2013 - 17h58
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50 ans après son assassinat, tout a été dit et redit sur la mort de John Fitzgerald Kennedy. Tout a été montré, aussi, à l’image du film amateur surinterprété de Zapruder. Enfin presque. Sous le coup de crayon de Christian de Metter, la BD "Dallas, une journée particulière" ravive la compassion du spectateur-voyeur que le temps et les rediffusions avaient tant émoussé.

Passons sur les piles de livres qui refleurissent à chaque date anniversaire, oublions Parkland, écartons le  fumet des analyses complotistes (oh, joie du hors-champ et des  vidéo  amateurs : mais qui est l' homme au parapluie  ouvert  à la 11e seconde du film  de Zapruder ? L'homme au parapluie connaissait-il la femme au  chemisier à fleurs au second plan, dans le fond du champ, tout au fond ?). Evitons de remixer des bouts de cervelles gore (joie du hors-champ sonore : en pulvérisant la boîte crânienne du président, les balles, elles font plutôt  splash ou switch ?). Idem pour les analyses balistiques, les taches sur le tailleur rose de Jackie, et les journées du 22 "dans la tête de" : dans la tête de Jacky Kennedy, dans la tête de Lee Harvey Oswald, dans la tête du policier qui arrêta Lee Harvey Oswald ou sous le capot de la limousine présidentielle. Mieux vaut être dans le portefeuille de Zapruder.

Abraham Zapruder , pionnier du photojournalisme participatif ?

Avant d'être vu et revu, le film amateur de Zapruder a d'abord été la source vidéo d'où sont extraites les images de l'assassinat de JFK publiées dans la presse américaine. C'est à LIfe, et non à une télé, que Zapruder a vendu les droits de sa captation de 26 secondes. Une semaine après l'assassinat, Life publiera une trentaine de ses images en noir et blanc, sélectionnées à partir de  la vidéo muette  et en couleur de Zapruder. Le film ne sera diffusé que douze ans plus tard. Ce sont principalement ces photos qui témoignent à l’époque de l’événement. Pourquoi le film de Zapruder plutôt qu'un autre ? De ce contenu généré par un utilisateur on retient qu'il avait la fibre commerciale, un bon angle de vue et qu'il n'a pas lâché sa caméra au moment des faits. Labellisées authentiques et validées dans leur jus, les photos de Zapruder sont créditées par la presse et commentées par elle. Elles choquent l'opinion publique. Mais elles n'expliquent rien, et se sont progressivement métamorphosées en objets de fantasmes et icônes spéculatives. Avec bien entendu une surenchère vers l’horreur, histoire de monter la barre. Objet de désir? Fétichisme scopique morbide ? La photo de la pulvérisation de la tempe droite de JFK nous manque-t-elle tant ?

 

Si oui, pourquoi ne pas la dessiner ? C'est ce que nous évite Christian de Metter (Shutter Island, Piège nuptial), malgré une couv’ sanguinolente. Dans l'album Dallas, une journée particulière (qui accompagne un film documentaire diffusé sur Arte, replay ci-dessous) le texte de Patrick Jeudy suit chronologiquement la journée de l'assassinat (le flashback sur les occupations du couple Kennedy de la veille et le prolongement jusqu'aux obsèques du 25 novembre dramatisant le récit). Les illustrations font alterner habilement des photos d'archive plus ou moins connues avec les dessins de de Metter. La compassion du spectateur-voyeur (pour reprendre le vocabulaire de Susan Sontag dans ses essais sur la photo) étant émoussée par la rediffusion des mêmes visuels, elle passe désormais d'avantage par le coup de crayon (gros plan expressif sur les visages, mains ensanglantées de Jackie) que par les photos. Une pipolisation, où les  dessinateurs de fumetti ont remplacé les paparazzis. Autre supplément : dessiner la tête de Zapruder, rivé à sa caméra. Ou croquer les autres photographes amateurs qui ont capturé l'assassinat en temps réel. A force de redoubler l’œil de l'objectif sans sortir de celui du cyclone, les images risquent de tourner parfois à vide. Reflet dans le miroir ? Miroirs sans fond ou sans tain? Avec au final quelle prise sur le monde ? Quel apport pour un événement historique qui date d'un demi-siècle ?

 

Andy Warhol et sa galerie de l’évolution

L'apparence au rabais… Andy Warhol est souvent sur les bons coups. Dans son  portfolio intitulé Flash, le serial killer de la Factory produit onze tableaux qui s'inspirent des clichés de Life. Des flashs en série, des photos retravaillées, colorisées, postérisées : Oswald avec un clip cinéma, Jackie sanctifiée et starisée, l'immeuble du tireur avec une flèche indiquant la fenêtre d'où le coup serait parti… Autant de mise en abyme pour montrer la façon dont l'événement a été scénarisé et traité par les médias. Cette série inaugure les futures recherches de Warhol sur Jackie Kennedy et s'inscrit dans la continuité de Mort et Désastre, qui date également de 1963. Industrie de la célébrité et industrie du désastre se renforçant l'une l'autre. Avec des paillettes et du sang comme credo. Un double désastre, qui ressurgit dans l’actu. L’œuvre monumentale de Warhol, "Silver Car Crash" (Double Disaster) s'est vendue le 13 novembre pour 105 millions de dollars aux enchères de New-York, le pape du pop art est au top. Les photos retouchées de Warhol (peu importe si le filtre photoshop choisi est galvaudé) ont la cote. Plus qu’un témoignage, elles offrent un point de vue. Marie-Pierre Subtil, de la revue6 mois, commente : "une foule de chinois qui photographient  une grosse vague, quel est l'intérêt ? Il existe des milliards de photos, il ne suffit pas de faire clic-clac, ni d'appuyer le plus vite sur le déclencheur mais d'avoir un regard particulier."

 

50 ans de réflexion… Il n'en faut pas moins pour Susan Sontag, qui analyse les rapports fragiles entre la photo et la réalité. En étant décontextualisé du cadre dans lequel il a été réalisé, le cliché s'éloigne de ses références. Le lien entre la photo et son contenu réel se dilue. "Le temps finit par situer presque toutes les photographies, même les moins professionnelles, au niveau de l’art." Les clichés de Michael Redpath, publiés par Slate, le 11 septembre et Sandy réunis, troublant mashup sur fond de catastrophes du XXIe siècle, prolongent ces interrogations.

MASA

Dallas, une journée particulière, Christian de Metter et Patrick Jeudy (Casterman)

COMMENTAIRES
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Un angle nouveau et très intéressant Merci
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Anonyme | le 22/11/2013 à 18h21 | Signaler un abus
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