
Le rapport entre Harry et Israel est plus que ténu, même si je ne désespère que la confusion des noms pourra amener quelques lecteurs à passer de l'un à l'autre par erreur; l'avantage littéraire n'allant évidemment pas à celui qui détient ces dernières années l'avantage commercial. Israel Potter est un travail plutôt oublié et mésestimé du grand Herman Melville, auteur de Pierre ou les Ambiguités, Billy Budd, de Moby Dick ou du court mais brillant Bartleby, le scribe. L'histoire de ce livre (250 pages) est assez amusante pour être rappelée : Melville est américain et connaît au moment où il l'écrit un "trou d'air" dans sa carrière d'écrivain, dont il ne s'échappera pour ainsi dire plus jamais de son vivant. Ses livres se vendent mal (à peine quelques centaines d'exemplaires), son éditeur original lui a refusé Pierre ou les Ambiguités, jugé trop compliqué et métaphysique, ainsi qu'un autre projet dont le manuscrit sera perdu par la suite intitulé The Isle of The Cross. Melville vit sur le compte de sa famille et de son frère en particulier qui a réussi dans le monde des affaires. En tant qu'écrivain, il hésite entre plusieurs projets et essaie de gagner un peu d'argent avec des travaux d'écriture de nouvelles ou de courts récits pour les revues de l'époque.
C'est dans ce cadre que naît le projet Israel Potter, feuilleton écrit entre 1854 et 1855, et qui paraîtra finalement dans le mensuel de la revue Putnam. Bizarrerie des bizarreries, le livre provient d'un livre-confession sorti quelques années plus tôt, en 1824, racontant les mémoires d'un soldat devenu marin puis vagabond pendant la guerre opposant les Etats-Unis à l'Angleterre et qui mènera à l'Indépendance de l'ancienne colonie. Israel Potter, le livre de Melville, est donc une re-création, une variation sur un livre pourri, écrit par un nègre quelconque, et, au final, une réinvention géniale. Les aventures d'Israel Potter sont utilisées par l'écrivain pour illustrer ses thèses sur la nature (vaine) de l'humanité et le caractère accidentel (et providentiel) des destinées humaines.
Le paysan Potter, enrôlé dans l'armée qui n'est pas encore américaine, est fait prisonnier par les anglais et va vivre une épopée incroyable : servir d'espion pour Benjamin Franklin, s'entretenir dans les jardins de Kew avec le roi d'Angleterre en personne, rencontrer quelques flibustiers célèbres et tenter des coups terroristes absolument insensés. Balotté comme un bois mort au milieu de l'océan, le pauvre Israel gardera toujours l'espoir et cette envie irrépressible de s'emparer d'une liberté que le monde lui refuse. L'infortune congénitale dont il est affecté le condamne au fil des scènes à enchaîner les emmerdes et les drames, mais aussi à porter en permanence sur lui l'héroïsme bravache et inconscient qui caractérise, selon Melville, l'âme américaine. Là où l'auteur réalise un tour de force, c'est en conciliant à la perfection l'aventure picaresque et burlesque du héros, et une réflexion réellement émouvante sur son parcours. La réussite de cette biographie haute en couleurs est couronnée par une dernière partie (20 pages) qui tient du génie : Potter est rejeté une ultime fois par la vie en Angleterre. Melville choisit d'évoquer 40 ans de sa vie en quelques lignes et de le refaire débarquer, avec son fils, en Amérique, sur le terrain même où l'aventure a commencé. Sans en dire plus, disons que le procédé (qui évidemment n'existait pas dans la version dont est tirée le roman), fonctionne à la perfection et suffirait presque et si le reste n'était pas tout aussi aimable, à faire de ce livre un livre à ne pas rater. On pourrait en dire à peu près autant de l'oeuvre de Melville, pas assez considérée, et qui tient, d'où qu'on la considère, aussi bien ou mieux la route que d'autres plus prisées de notre époque (nathaniel hawthorne son ami,william Faulkner ?, francis scott Fitzgerald?).
Par Benjamin Berton