Holy Smoke : du tabac, rien que du bon tabac

02/08/2007 - 11h22
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L'auteur
Benjamin Berton
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Ceux qui profitent de l'été pour arrêter de fumer éviteront à tout prix de croiser ce livre essai brillant et monumental (400 et quelques pages) consacré au plus grand serial-killer de tous les temps : le tabac. Considéré comme l'un des plus grands écrivains cubains de tous les temps (il est mort il y a 2 ans), Guillermo Cabrera Infante, qui a reçu le prix Cervantès (l'équivalent du Nobel de littérature hispanique), est un homme à qui l'on doit le célébrissime La Havane pour un infante défunt, parcours érotique dans Cuba, ou encore les Trois tristes tigres, et dont la vie fut marquée évidemment par la révolution cubaine et la mise en place du gouvernement castriste. Infante, épris d'indépendance et fin analyste des moeurs locales dans son oeuvre, s'exilera à Londres en 1965 et sortira cet Holy Smoke qui fut écrit directement en anglais en 1985 depuis sa retraite, avant de prendre un statut légendaire au fil des traductions et non-traductions (ce qui aura été le cas en français jusqu'à aujourd'hui).

 

Que le livre soit écrit en anglais ne surprendra pas outre mesure tant cet éloge du tabac et du cigare (aucun message de prévention repéré ici, on peut y aller sans crainte) est adossé à la culture anglo-saxonne et à l'âge d'or du cinéma hollywoodien en particulier. Si le livre, mi-journal, mi-essai, démarre par le récit quasi épique de la découverte du tabac et des "hommes cheminée" par un marin de Christophe Colomb appelé Rodrigo de Jerez (cette partie historique est passionnante), Infante ne tarde pas à embrayer sur le véritable objet de son étude : le cinéma, la littérature et leurs rapports avec la plante magique. Plus d'un millier de films sont sûrement convoqués ici, tandis que l'auteur appelle évidemment pour servir son propos des extraits de tout ce que la planète compte d'artistes, écrivains ou hommes politiques fumeurs. On parle histoire du cigare donc, mais aussi, puisqu'on est dans un essai complet, des cigares explosifs et de leur utilisation dans les films comiques; on parle du jeu propre du cigare dans le cinéma d'Orson Welles (signe de puissance ou de décadence morale), ou encore du rapport de la bibine et de la pipe dans l'oeuvre complète d'Edgar Allan Poe. My Fair Lady, James Bond contre Docteur No, Alice aux Pays des Merveilles donnent lieu à autant de volutes digressives tout à fait inattendues et jouissivces. L'art de Guillermo Cabrera Infante est de nous faire passer cet exposé ultradocumenté avec la légéreté d'un roman de plage ou d'un nuage de fumée, l'humour servant parfaitement l'érudition immense et le plaisir savant qui se dégage de cet Holy Smoke. Toute la culture anglo-saxonne ou presque est balayée ici avec une grâce et une ferveur que seule peut lui témoigner un étranger au point que le voyage prend parfois des allures de trip hallucinogène. La succession des images, des vers et des hommes convoqués provoque un vertige mémoriel qui peut s'apparenter à la sensation de tête qui tourne et de plaisir ivre qui accompagne la consommation du tabac par celui qui en a décroché depuis quelques temps. On sent l'esprit qui s'élève en tournant sur sa propre intelligence et le corps qui devient réceptif au moindre mouvement de l'air.

 

Holy Smoke est un livre qui, à lui seul, donne envie de se mettre à fumer ou ce qui revient au même ici A NE LIRE QUE DE BONS LIVRES. Faut-il y voir une explication de sa traduction tardive ? En cela, c'est un livre aussi classe que sulfureux et dérangeant. Avec nos airs de Brando de fête foraine ou de Marlène Dietrich de la banlieue nord, on a un mal fou à ne pas se la jouer comme ce personnage qu'évoque Infante, rien que pour le plaisir de faire frissonner la défiance et le mal en nous. "Dans les Anges Sauvages (The Wild Angels), Bruce Dern, un motocycliste shooté en phase terminale qui a fumé de l'herbe toute sa vie adulte, exprime une dernière volonté urgente : "Quelqu'un en a-t-il une régulière?" Il se réfère évidemment à une cigarette." Montrée, écrite ou prononcée avec morgue ou érotisme, ce genre de séquence visuelle ou verbale aura, quoi quoi y fasse, toujours une supériorité érotique sur un prêchi-prêcha moraliste. C'est beau un cancer de la gorge la nuit ?

 

 

 

 

 

Par Benjamin Berton
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