
Sorti hier, le 3ème et dernier volet du Century de la Ligue des Gentlemen Extraordinaires d’Alan Moore et Kevin O’Neill est un bonheur. Si le premier volet nous avait quelque peu laissé sur notre fin, la trilogie est allée crescendo depuis son démarrage jusqu’à cet épisode situé en 2009 et qui est tout bonnement remarquable. Les quarante ans qui séparent les deux derniers épisodes ont été marqués par un effondrement de la civilisation occidentale, effondrement culturel notamment, et par de nouveaux désastres politiques (terrorisme) et économiques (la crise). La ligue n’existe plus : Mina Harker est internée depuis des décennies, Allan Quatermain est devenu une épave, tandis qu’Orlando, qui mène le bal ici, participe à des boucheries au Moyen Orient ou au Pakistan. C’est dans ce monde en perdition que Moore fait redémarrer son équipée et la recherche de l’Antéchrist auquel avait donné naissance l’occultiste Oliver Haddo dans les épisodes précédents. La fin est proche, mes frères, mais la ligue peut (peut-être) encore y parer.
Orlando sort Mina de l’asile et parvient, grâce au magnifique personnage d’Horton (l’incarnation de Londres et des fictions), à se mettre sur les traces du fameux Antéchrist. A peu près à mi-livre, on tombe sur ce qui sera sûrement sa séquence la plus commentée : un train dans une gare londonienne, magique, qui emmène ses voyageurs à l’Université de l’Invisible… Le train est comme fossilisé dans une gangue de mort. Sur son passage que Mina et Orlando remontent, il n’y a que mort et horreur. A l’arrière-plan des cases, tandis que Mina et Orlando parcourent les pièces de la fameuse université, on distingue le bras et la baguette magique d’un petit sorcier caractéristique. Il ne manque plus que le nom et les lunettes : c’est évidemment Harry Potter. Alan Moore en fait un symbole et un symptôme du dé-réglement culturel : "les prodiges, les exploits, dit un personnage, ils étaient tous faux, vous savez, il s’agissait de dissimuler qui vous étiez vraiment".Harry Potter, antéchrist ? Les films, les livres, un écran de fumée qui dissimule le véritable projet mortifère d’une culture standardisée bêtifiante. La parodie est savoureuse mais ce qu’elle dit ne l’est pas moins lorsqu’on connaît les rapports entre Moore et la magie (l’énergie qu’elle donne au monde). On se tient devant une critique culturelle de premier ordre, vive et caustique. On ne racontera pas évidemment la fin de la saga, ni qui mettra tout le monde d’accord. Moore et O’Neill nous offrent un final épique, émouvant et sensible. Les dessins d’O’ Neill sont à la hauteur et les références, comme toujours (compréhensibles ou pas), devraient remplir un nouvel annuaire.
L’épisode Potter (poursuite or not poursuite, se demandent déjà les commentateurs britanniques ?) devrait donner à cet épisode de la Ligue le petit coup de main marketing qui en fera un immense succès.
Lorsqu’on referme l’ensemble, on verse une petite larme tout de même puisque ce Century 2009 est sensé être la dernière fois qu’on voit ces personnages. Entre les héritiers de Nemo aperçus entre deux bulles et les réserves de Mina Harker et d’Orlando, on se dit que rien n’est impossible….
