
Il y a un truc franchement énervant avec les prix littéraires et qui revient presque chaque année. Vous avez beau lire des montagnes de livres au moment de la rentrée littéraire, avant, pendant et juste après, il se trouve toujours qu'au moment où vient la révélation (généralement début novembre), vous vous rendez compte que vous avez lu tous les livres (ou presque).... mais pas ceux là. Grrrrr ou arrggh selon que cela vous met en boule ou vous fait vous étrangler de colère ou de désespoir, et même si vous n'accordez pas une importance démesurée à ces récompenses (mais tout de même), si vous êtes persuadés, évidemment, que les prix auraient pu revenir à des livres que VOUS aviez lus et aimés, il se trouve que ces imbéciles de jurés en ont décidé autrement et qu'à la table de déjeuner, au boulot ou en famille, vous reconnaissant en la matière une forme d'autorité morale (après tout vous êtes critique professionnel et vous écrivez vous même) les proches vous demandent pour faire sympa et s'intéresser à vous : "Tiens, j'ai vu la remise du Renaudot/Académie Française/Goncourt.... hier à la télé. Tu l'as lu ?" Et vous, de rougir, baisser les yeux, confus, vous, l'autorité en la matière, le lecteur compulsif, le lettré de répondre comme un vulgaire lecteur de pacotille (2 livres l'an et encore quand l'année est bissextile), bégayant, fulminant de honte et de colère sourde : "Euh... non, je les ai pas lus ceux-là." Enfin, pour se rattraper aux branches,.... pas encore... comme un suiviste que vous n'êtes plus vraiment désireux de rattraper comme n'importe quel péquin son retard culturel.
Car la règle est chaque année respectée : vous n'avez pas lu les bons et ce malgré vos efforts. Vous avez lu en espérant très fort que le tour de michel houellebecq viendrait, vous avez lu Antoine Bello qui vous semblait présenter toutes les caractéristiques du winner (cultivé, millionnaire, policier, Gallimard,...) et puis vlan, voilà qu'on récompense n'importe qui. Maylis de Kerangal. Par principe, vous ne lisez pas d'écrivains avec des noms à particule. C'est idiot. Et qui d'autre ? Manque de bol, il n'y a pas d'issue à votre problème, pas d'échappatoire. Les livres qui sont attendus ne sont qu'assez rarement à l'arrivée. Les jurys s'amusent à surprendre et sont surpris de s'amuser à perdre les critiques en route, comme s'il s'agissait désormais plus d'assurer sa crédibilité face à la concurrence (les autres prix, les autres jurys) que de récompenser les meilleurs livres.
Et puis ces intrigues de cour qu'on devine en coulisses et que les commentateurs... commentent et dont vous vous moquez. Pourquoi pas un prix du roman étranger qui irait à un.... bon livre étranger. Avec ces prix et la déception qui en découle, vous êtes renvoyé à la dualité première de l'art de lire ou du métier de lecteur : le fait que cette distraction soit à la fois égoïste, solitaire, personnelle et privée, et en même temps une discipline qui n'existe que dans le partage et l'échange. Que serait un lecteur qui ne parle jamais à personne de ses lectures ? Que serait un lecteur qui n'aurait aucun ami avec qui partager ses engouements ? La lecture est aussi personnelle et clandestine que la... masturbation, mais c'est une masturbation dont on DEVRAIT, sous peine de se couper du monde et de mourir, discuter avec le monde entier en exposant ses pratiques favorites et ses rythmes d'enfer, comme dans cette affreuse nouvelle de Martin Amis (dont j'ai oublié le nom !). En tant que critique, lecteur, nous entretenons avec les prix ce même rapport de fascination/répulsion qui trahit le plus grand trouble et illustre les ambiguïtés (commercialement suicidaires) du modèle français : y être tout en y étant pas, vouloir y être sans en être. A nos amis qui nous interrogent, on aimerait jouer au snob et répondre :"Que de la m*** ces prix, plutôt mourir que de jouer ce jeu là" mais ce ne serait pas la vérité. La profusion est telle et notre envie d'épuiser la rentrée si forte, notre volonté de ne rien rater, de TOUT lire si manifeste que comme une étiquette, un panneau clignotant, une ridicule notule invitant à découvrir un chef d'oeuvre dans une bibliothèque plouc (le coup de coeur de Valérie....), le bandeau "GONCOURT" ou "RENAUDOT" fait mouche à (presque) tous les coups.