Gertrude et Claudius : quand Updike écrivait une préquelle à Hamlet

16/12/2011 - 09h36
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Quoi ? Un mois sans mini-critique consacrée à John Updike et personne ne réclame. Toujours plus loin dans l'improbable et, disons le, dans le "pas très lu" (euphémisme) de ce côté-ci de l'Atlantique, il fallait bien qu'un jour on en vienne à dire un mot de Gertrude et Claudius, titre pas facile à porter pour un best-seller mais que l'éditeur français n'a pas eu la maladresse de renommer. Il faut dire que ce mini-chef d'oeuvre sorti en 2000 emprunte les noms de ses personnages à rien moins que william shakespeare et à l'histoire du royaume du Danemark, ce qui rend difficile l'altération. Une fois encore, avec ce livre comme avec tant d'autres, John Updike peut être perçu comme un précurseur d'un exercice qu'on connaît aujourd'hui surtout au cinéma mais qui a eu ses avatars littéraires, qu'il s'agisse de l'enfance de Sherlock Holmes ou quelques autres variations sur des héros généralement policiers et plutôt connus : la préquelle. 

 

On appelle préquelle, l'histoire (ou le film ou ce que vous voulez) donnée par un auteur à l'un de ses succès (ou au succès d'un autre) qui revient sur la genèse de la situation. Le préquel s'oppose donc directement à "la suite" (genre pratiqué par Updike avec ses Babit et ses Sorcières notamment), tout en en gardant les principes :

 

1) se nourrir du succès original

 

2) éclairer ce qu'on a lu... après

 

3) s'amuser et éclaircir à rebours une situation ou une psychologie qui ne l'est pas.

 

Histoire de corser la difficulté et de se rendre ridicule, Updike choisit de donner une antériorité à l'histoire la plus foireuse et pas la moins connue du monde : le de Shakespeare. On se retrouve donc dès le début à la cour du Danemark, alors qu'Hamlet n'est encore qu'un gamin capricieux. La préquelle d'Updike tourne opportunément autour de ses thèmes de prédilection en s'intéressant presque exclusivement, dans ce drame en 3 parties, à l'histoire d'adultère entre Gertrude (somptueuse ici en héroïne d'Updike, femme romantique et dévorée par la passion et l'ennui) et Claude, frère du roi un brin revêche et revenu aux affaires (entendre au royaume) après avoir vécu les aventures (sexuelles et guerrières) que son "responsable" de frère ne s'est pas offerte.

 

Au coeur de l'antétragédie, on trouve donc un triangle amoureux étrangement contemporain qu'Updike fait respirer l'air médiéval comme en modernité. Il est amusant de comparer Gertrude et Claudius à d'autres triangles amoureux plus récents comme celui du de Franzen (avec Claude à la place du guitariste Richard) ou encore le de Carole Martinez. Dans les deux cas, la maestria de l'Américain fait qu'on tremble vraiment pour Gertrude, qu'on sent sa respiration de femme et la tendresse de ses étreintes mieux (et plus caliente) que dans les deux autres romans. Il n'y a pas mieux qu'Updike pour évoquer ces situations de femmes délaissées qui s'ennuient et se montent la tête avec des hommes qui n'en valent pas la peine. C'est dit.

 

La scène où les deux amants se retrouvent dans les bois, se font languir et finissent au lit est un monument de désir à retardement. Et Hamlet dans tout ça ? Hé bien, Hamlet arrive à la fin surtout et n'a pas le beau rôle ici. La version d'Updike déstabilise quelque peu les positions strictement shakespeariennes en nous faisant entrevoir différémment le meurtre du vieux roi. S'agit-il d'une coïncidence ? D'un acte manqué ? D'un assassinat strictement amoureux ou d'un geste politique ? Updike prend des options sur l'avenir qui peuvent assécher la lecture qu'on fait ensuite de Hamlet. Le prince s'en sort mieux dans sa relation à Ophélie que l'écrivain enrichit considérablement et humanise, la sortant de ce rapport quasi psychotique que contribue à instaurer la pièce originelle.

 

Au final, et avec l'humour et l'érudition qui caractérisent l'auteur (immenses), cette préquelle est une lecture agréable. Peut-être un peu pointue pour qu'on en comprenne les subtilités mais un vrai divertissement haut en couleur et un récit d'exercice poignant qui prouve qu'on peut transposer une méthode romanesque dans à peu près n'importe quel contexte et pour faire à peu près n'importe quoi, sans qu'elle perde de sa force et de sa pertinence. On ne sait pas au juste pourquoi Updike a écrit ce livre là plutôt qu'un autre. Il plaira aux amateurs de Shakespeare comme aux novices. C'est une comédie de moeurs en costume, surprenante, sexy et formidablement écrite, en plus d'être un puits sans fond de références et de métaréférences pour l'une des oeuvres les plus commentées, analysées et décortiquées de la planète. La suite au prochain épisode.   

 

Par Benjamin Berton
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