
Lorsque l'actualité fait relâche, j'adore me replonger dans les vieux calendriers et chercher de quoi célébrer. En ce 14 mai, une petite recherche sur le net m'a permis de ressusciter un vague souvenir de lycée autour de la figure assez fascinante de Georges de Scudéry. Mort en 1667, un 14 mai donc, Georges de Scudéry est aujourd'hui complètement inconnu des répertoires et des manuels. Et pour cause, c'était le pire sale type que l'histoire de la littérature ait connu au XVIIème siècle. Ceux qui lisent ou ont lu Boileau ont peut-être en mémoire quelques vers que le poète lui avait consacrés pour le démonter. Scudéry était un sale enfoiré de l'avis de tout le monde. Ses parents morts, il avait été adopté avec sa soeur, Madeleine de Scudéry donc (connue, elle), par un oncle riche. Il fit carrière dans l'armée (pas trop mal, semble-t-il même s'il faut se méfier de ses mouvements de tartarin qui le peignent en combattant émérite) avant de se consacrer à la littérature. Très productif, Scudéry enchaîna les succès au théâtre, dans le roman et dans le tout et n'importe quoi. Intrigant, écrivain matamore et comploteur de premier ordre, Scudéry réussit assez vite à se faire l'égal (dans sa tête) des meilleurs écrivains du temps. Pour se rapprocher de Richelieu, à qui il dédicaca des livres, Scudéry lança la fronde contre Corneille après la représentation du Cid, dans l'espoir qu'on reconnaîtrait la supériorité (sic) de sa propre pièce Les Amours Tyranniques. Non content d'écrire à la chaîne, Scudéry prolongea ses talents en revendiquant les oeuvres écrites principalement par sa soeur et à s'en glorifier. Aujourd'hui, personne ne se souvient de lui (tant mieux ?) et tout le monde sait (sans les lire) que c'est Mme de Scudéry qui est à l'origine du plus délirant et du plus long (13 095 pages) roman français de tous les temps : Artamène ou le Grand Cyrus, disponible ici pour le plaisir de tout le monde. Allez y faire un tour, vous ne le regretterez pas.
Malheureusement pour lui et heureusement pour la morale, Georges de Scudéry déclina lentement après la mort de Richelieu. Il dragua un peu le Cardinal Mazarin avant de se tromper de camp pendant la Fronde et de se retrouver après coup exilé en Normandie. C'est à cette époque qu'il composa (en 1654 et des poussières) sa seule véritable oeuvre digne d'intérêt, un poème épique, Alaric, consacré au sac de Rome par les Barbares. Scudéry mourut à 66 ans, un peu pauvre, un peu con, et un peu dévot aussi. Où était passé l'homme flamboyant, ambitieux et vaniteux des débuts ? Ce n'est pas la vie qui apprend, c'est l'homme. Où était celui qui écrivait dans la préface de son premier ouvrage avec une fatuité (revue et relue maintes fois plus tard) : "Ces vers que je t'offre sont sinon bien faits, du moins composez avec peu de peine... J'ay passé plus d'années parmy les armes que dans mon cabinet et beaucoup plus usé de mèches en harquehuse qu'en chandelle, de sorte que je sçay mieux ranger les soldats que les paroles, et mieux quarrer les bataillons que les périodes."
Ceux qui voudraient sortir de ma vision très caricaturale du personnage (modernité oblige) pourront se reporter à cet épatant chapitre qui lui est consacré dans l'histoire littéraire de Luc Fraisse et Madeleine Bertaud, disponible elle aussi et gratuitement en ligne. Pour qu'on ne reste pas fâchés, petit extrait du baroque et classique (Scudéry n'a jamais choisi son camp) Alaric, à travers cette évocation digne d'un bijoutier d'une grotte mystérieuse :
"Il y trouve une grotte admirable en beauté, Où l'on voit un mélange, et d'ombre et de clarté. Cent rochers de cristal à pointes inégales, Sont parmi des rochers de rubis et d'opales ; Cent branches de corail de plus d'une couleur, De la superbe grotte augmentent la valeur ; Et l'argent lumineux de la nacre changeante, Imite de l'Iris la splendeur inconstante. Là brille l'émeraude, et la pierre d'azur ; Là brillent les saphirs d'un éclat vif et pur ; Là se voit la turquoise ainsi que l'améthyste, Et le jaspe incarnat, et celui d'un vert triste, Et la perle baroque, et la topaze encor, Qui parmi son cristal fait voir un lustre d'or. Là d'un sable doré brille l'aventurine ; Rien d'éclatant n'y manque, et l'oeil n'y cherche pas Ni l'eau des diamants, ni le feu des grenats, Des bords de l'Orient, et des climats barbares, On voit le bel émail en des coquilles rares, Dont les diversités, et les vives couleurs Parmi ce riche amas semblent jeter des fleurs. Mille et mille jets d'eau font ces roches humides, D'un cristal bondissant, et de perles liquides."
Ce qui s'appelle, en mettre plein la vue.