
georges sorel est un brave type, ordinaire. Apparemment. Mais gaffe à l'eau qui dort. Ingénieur des Ponts et Chaussées dans la France d'avant la guerre de 14, replet dans son petit gilet à rayures de hareng, c'est un petit chauve bedonnant à bacchantes barbichonnées avec montre gousset et un statut de super-chef cantonnier. Et pourtant Sorel, c'est l'archétype même de l'avis de tempête sous l'arrière-chignon. Déjà, ce type - qui aurait pu se choper une rombière du demi-monde, fille d'industriel ou cocotte embourgeoisée du morlingue et assagie du cul - donne toute sa vie à une ouvrière, complètement illettrée, dont il sera raide dinguo, à qui il apprendra à lire et à écrire et à qui il dédicacera ses bouquins, quitte à se foutre les deux familles à dos. En plus, la quarantaine installée, il envoie tout péter, cantonnerie, plans du tout-à-l'égout, curetages de caniveaux et nappages de macadam pour se consacrer entièrement à la philosophie. friedrich Nietzsche, henri bergson, dont il boit les paroles au Collège de France, joseph proudhon, karl marx et charles péguy... C'est là qu'est l'épatant chez Sorel : ce type a passé la moitié de sa vie à expliquer comment paver les rues pour laisser passer les fiacres de la maréchaussée ; et il décide maintenant, à un âge où ses collègues s'installent dans le boursicotage, l'anisette et les petites virées au boxon, de consacrer l'autre moitié de sa vie à l'art et la manière de desceller les mêmes pavés pour les balancer sur la gueule des flics.
Car sous des dehors bonasses, Sorel est un enragé : il crache à la gueule des parlementaires, pisse à la gueule des intellectuels de gôche et se torche avec les bulletins de vote de la démocratie. Père tranquille d'allure, c'est pourtant le théoricien du syndicalisme révolutionnaire, l'amoureux de l'émeute, le pacha du charivari social. La preuve en trois mouvements.
Primo, Sorel exècre les utopies politiques. Pour transformer la foule des gueux et des claquedents en la mer démontée des insurgés sociaux, il ne faut pas un programme chichiteux comme en ont le secret les ergoteux bureaucrates binoclards, fussent-ils même à la gauche du camarade Aspirine. Pour mettre le feu au vieux monde, fi soient des byzantines arguties d'élus qui coursent à l'assiette au beurre !... Et même, tiens, les intellectuels au service du peuple, stalino-sartriens d'avant-hier, anarcho-cohnbendit d'hier, démocrasso-BHV d'aujourd'hui, Sorel, les eût-il rencontrés que leur ligne du parti, il la leur eût mis dans l'oigne, recta !, et bien profond encore !... En revanche, rien de tels que des images fortes, des mythes, des symboles qui cristallisent des emportements passionnels puissants et profonds. Foutez une croix au revers du costard d'un soudard suédois et le voilà prêt à dézinguer du Sarazin en pagaïe... Promettez soixante-douze salopes à un sagouin muezzin, et il se fait esclaffer la ceinture au milieu des bus de bataves devant la pyramide de Chéops... Et croyez-vous qu'on leur en a donné un, de programme ?! Peau de nibe ! Le moteur de l'action, c'est le mythe, hier religieux, et qui doit être, aujourd'hui, politique.
Deuzio, Sorel adore la violence. Il lui consacre un bouquin d'ailleurs, Réflexions sur la violence, qu'il dédie à sa chérie d'amour de prolotte. Allez pas croire que ça fait du supercantonnier un buveur de sang à la pleine lune. Simplement Sorel a les yeux en face des trous, et il voit ce que tout le monde s'use les gobilles à se cacher : dans ce monde où le fric est roi, où banques et grands argentiers mènent le populo à la baguette, c'est partout le règne de la force. Les prolos s'en vont marner au taf sous peine de mort s'ils sont rétifs au turbin, puisque le salaire tombera plus et qu'ils crèveront la gueule ouverte à faire la mangave au coin des rues. Et si les trimardeurs renâclent et jérémiadisent sur leur condition, ils ont droit à la schlague, républicaines compagnies de salopards harnachés en robocop pour marava leur tronche, et même l'armée, tiens, comme l'idée leur est venue, aux chers Rosbifs, la semaine dernière, devant la belle émotion populaire. Dans un monde où les patrons veulent toujours plus de profits en réduisant toujours plus les salaires, dans un monde où les agents télécoms se suicident en masse, où on fait donner la troupe contre les mécontents, la seule loi du genre c'est la force.
Or, dit Sorel, y a deux solutions : soit on courbe l'échine et on attend que ça passe. Mais alors non seulement ça passe pas, mais en plus ça s'installe, et l'échine est si courbée qu'on est bon pour se mordre la queue Soit on riposte à l'usage de la force qui est institutionnalisé par les bourgeois et leur engeance flicardière, et auquel cas on se montre violent. Alors, comme c'est le seul langage qu'ils entendent, y a moyen d'en finir avec le règne de la force. Mais cette violence, continue le Cantonnier vengeur du prolétariat, il ne faut pas qu'elle soit bordélique, mais organisée, car si c'est la guerre sociale, il faut répondre avec la discipline des armées. Sorel incite à l'émeute sociale, à l'insurrection armée, pourvu que ce soit de la belle ouvrage, que ça soye beau et précis comme une charge de cavalerie. Sous l'émeutier, on sent poindre l'honnête travailleur, amoureux de son métier, qui casse la gueule au flic pourvu que le geste soit aussi soigneux que s'il s'agissait de fraiser une pièce ou raboter une planche.
Troizio : à quoi croyez-vous que sert la démocratie ? « A faire respecter l'Etat de droit et les libertés fondamentales de la personne », diraient les béni oui-oui du parlement. C'est pas de la chique, c'est du mollard, maugréerait Sorel... La seule fonction de la démocratie, c'est d'expulser toute possibilité de rétorquer à la force de la bourgeoise par la violence du peuple. C'est une machine à châtrer l'énergie révolutionnaire. Le processus démocratique est pas politique : il est pathologique... Une maladie de civilisation que c'est, la démocratie parlementaire, un symptôme de la perte de vitalité des travailleurs. Quand un organisme est malade et qu'il capitule devant les forces de mort, il se relâche, perd toute agressivité, toute fureur ou toute colère contre la maladie qui le mine. L'individu démocratique est ainsi, empoisonné malade des miasmes fétides du capitalisme, mais fabriqué à la chaîne pour sucer les glaires et lécher les plaies des lépreux, manger leurs croûtes et dire merci. C'est un petit animal malade socialement en phase terminale qui dorlotte sa fièvre et ses escarres. Je sais pas vous, mais moi, l'isoloir m'a toujours fait penser à une pauvre pissottière et si on tire les rideaux, c'est pour s'y livrer en toute intimité à un honteux péché, triste polissage du chinois, veuve poignet. A côté des bulletins de vote, pourquoi ne mettent-ils pas une boîte de kleenex ? Voilà pourquoi, selon Sorel, l'émeute est le seul moyen de reconquérir la grande santé sociale. Et même s'il faut pour cela risquer quatre ans de taule comme chez les Brittons.
Et voilà. Maintenant vous savez pourquoi les démocrates foutent tout dans les urnes. Parce qu'ils ont rien dans les burnes. Faudra s'en souvenir au second tour.
Alain Guyard amène la philosophie et la culture là où on les attend le moins, notamment dans les bistrots, les HP et les prisons. Il publie en août La Zonzon, roman inspiré de son expérience de prof itinérant. Cet été, il donne sur Fluctuat un cycle de leçons de philo pour Bad Boys. Déjà en ligne :
Lecon n°1 : Socrate, ce zonardLeçon n°2 : Antisthène, roi de la bastonLeçon n°3 :Diogène, faux-monnayeur et proxénète bénévoleLeçon n°4 : Maître Eckhart ou Iggy Pop chez les Carmélites Leçon n°5 : (Mad) Max Stirner, un poivrot binoclard en failliteLeçon 6 : Paul Lafargue, chômeur en CDI
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