
Il nous est arrivé à plusieurs reprises de souligner ce qu'avait perdu la littérature française (et belge) à la mort du mésestimé Jacques Sternberg. Difficile aujourd'hui de trouver l'ensemble de son oeuvre autrement qu'en flairant les bonnes affaires dans les bouquineries et les librairies d'occasion. C'est un bien pour un mal si l'on considère que la confidentialité du lectorat de Sternberg ajoute à l'entrain qu'éprouvent les uns et les autres à en parler comme un plaisir de gourmet ou de connaisseur. L'homme est mort et l'oeuvre lui survit, comme il l'aurait apprécié, enfouie sous quelques couches de poussière (nucléaire ?). ll suffit de se pencher et de frotter la couverture du revers de la manche pour qu'elle libère son éclat.
Entre deux livres de saison, je me suis refait l'Employé (j'en reparlerai à l'occasion), son roman le plus célèbre, et surtout délecté de l'excellent recueil de nouvelles, Futurs sans Avenirs. En ces temps de crise (et de campagnes de crise), la lecture de ce livre est particulièrement recommandée. Sternberg y propose 9 nouvelles dont une fait une centaine de pages, aux allures futuristes ou d'anticipation qui présentent toutes des civilisations (et des narrateurs) au bout du rouleau. Tous les mondes ne disparaissent pas Futurs Sans Avenirs mais c'est un peu comme si Sternberg avait voulu tirer tous les possibles de notre civilisation vers leur destin sordide. Selon les cas, et selon le positionnement historique des nouvelles (certaines relèvent d'un futur proche, d'autres naviguent à mille ans d'ici), les civilisations présentées sont soit victimes d'aventures galactiques, soit victimes de leurs propres tendances à l'autodestruction. A l'image de Fin de Siècle, la plus longue du lot, qui imagine à sa façon (le recueil date de 1971) le passage à l'an 2000 dans une société de contrôle totalitaire, Sternberg s'amuse avant tout à nous faire peur en radicalisant des travers déjà hautement représentés chez nous : bureaucratie, rigueur morale, autoritarisme, capitalisme bien sûr, etc. Le résultat est tout bonnement épatant : mélange de Kafka et de Melville sur fin de siècle, subtil comme du Montesquieu ou du Wells (rien à voir) sur le génial Bien Cordialement à vous (le dialogue épistolaire entre un employé aux écritures d'un club de roman d'aventure et un extraterrestre...) ou encore London sur Bonnes vacances. La plupart des 9 nouvelles donnent le tournis et forcent l'admiration. Sternberg y brille par son intelligence, sa science des retournements de situation et par l'acuité de ses jugements.
Un exemple parmi des dizaines d'autres :
« L'ère des petits appartements, des piétons, des indolents, des satisfaits à bas prix de leur sort appartient à un passé aussi lointain que celui des serfs ou des combats d'esclaves dans l'arène. Chaque homme se doit désormais d'avoir un standing. Plus que jamais l'homme tient à s'impressionner lui-même. Normalement, il possède son pied-à-terre dans la ville où il travaille, sa maison en banlieue et une villa près de la mer, en montagne ou quelque planète de villégiature. Il possède obligatoirement deux voitures (...) Il serait plus vain de faire le relevé de tous les perfectionnements électroniques, appareils de Hi-fi, tableaux de bord ou petites merveilles de l'art ménager qui sont incrustés dans les murs de tous les appartements. Les dénombrer serait impossible, mais personne ne peut plus s'en passer. On n'y songe même plus. Inutile également de souligner que ces engins coûtent des fortunes et que, richesse oblige, ils sont taxés en conséquence. Cercle vicieux dans lequel l'homme court aveuglément, perdu, éperdu, ivre de courir plus vite sans savoir exactement ce qu'il recherche. Quant à la loi essentielle de l'existence, elle n'a guère subi de changement : qui dit achat dit salaire et le salaire, comme la santé, c'est toujours le travail. »
Il y a une forme de lucidité froide et d'humour pince sans rire derrière chacune des descriptions de Sternberg qui amuse et glace à la fois. Ces anticipations sont parfois grotesques et maladroites (il y en a quelques unes ici) mais le plus souvent explosives, vaguement amères et terrifiantes. La lecture de ce livre est une oeuvre de salut public.

Par Benjamin Berton