Fu Manchu ou l'art oublié du feuilleton

13/03/2008 - 18h01
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On se demande bien ce qui a pu pousser les classieuses (et graphiquement inégalables) éditions Zulma à entreprendre la réédition (qu'on espère complète) des oeuvres de Sax Rohmer, excentrique écrivain anglais, consacrées à ce chien jaune de Fu Manchu. C'est en tout cas, si ce n'est une idée de génie, une excellente inspiration. Le feuilleton romanesque de Rohmer qui se décline sur une vingtaine de volumes est époustouflant de talent et de dynamisme et égale n'importe quel roman d'aventures contemporain, de William Gibson à Ian Fleming.

 

Le premier tome ici présenté, baptisé le (ou The Insidious Dr Fu Manchu) date de 1913 (ce qui ne nous rajeunit pas...) et marque la genèse de la saga. Rohmer qui était un écrivain à moitié fou (excentrique du moins, travesti, dépensier, d'origine prolétarienne, puis richissime et ruiné) y introduit son célèbre duo comique et policier, d'un côté Sir Denis Nayland Smith, agent du gouvernement, sorte de mélange avant l'heure de et de , et de l'autre, le plus candide mais tout aussi efficace narrateur, le docteur Petrie, sorte de sidekick un peu pâlot mais qui raconte ces histoires invraisemblables de la meilleure des façons.

Le personnage central de ce premier opus est évidemment en creux (puisqu'on le voit assez rarement et pour cause) l'affreux Fu Manchu, sorte de diable volant entre le Magicien Maléfique, le comploteur maître du monde des Bond ou le Nick Fury des comics. Fu Manchu assassine ici avec des scolopendres géants et urticants, des fléchettes empoisonnées, des serpents, des poisons. Il s'infiltre chez vous comme n'importe quel monte en l'air, par un trou de souris, une cheminée ou en se faufilant sous un déguisement quelconque dans votre dos, pour vous faire la peau... en douce.

 

Souvent Fu Manchu s'annonce par un message, transporté par une fille sexy et réduite en esclavage, une fille à la gorge bien fournie et qui sait émouvoir même les plus incorruptibles. Ses Thugs sont imparables et ses Dacoïts pas mal non plus. Les seconds couteaux trahissent, les premiers se cherchent, les figurants agonisent. Le roman nous emmène sur un rythme invraisemblable (les morts se succèdent, les enquêteurs courent à toute berzingue) dans un Londres fascinant et dont la cartographie secrète (les bars, les souterrains, les salles abandonnées) est le principal atout de Rohmer. C'est cette Londres souterraine qui définit le paysage mental de l'aventure : un paysage qui évoque pêle-mêle les atmosphères crépusculaires de H-G wells, sulfureuses du de oscar wilde, mais aussi les ambiances steam punk des futurs chefs d'oeuvre SF.

On ne comprend pas comment Alan Moore a pu ne pas incorporer Neyland Smith (ou est-ce que j'ai raté cela?) à sa ligue des Gentlemen Extraordinaires. On ne comprend pas pourquoi cette histoire alambiquée n'a pas donné lieu encore à une nouvelle version cinématographique tant elle est spectaculaire et pétillante. L'un des reproches que l'on fit à Rohmer quelques années après le succès international des livres, c'est que son Fu Manchu donnait une sale idée des asiatiques. Et c'était un euphémisme. Fu Manchu est une caricature d'être maléfique, le Péril Jaune en chair et en os, et l'ennemi numéro 1 de la civilisation. On ne sait pas encore, à ce stade, ce qu'il cherchait, mais c'est le genre de types comparés auquel Ben Laden passerait pour un enfant de choeur. Tuons tous les chinois et avant tout leur chef : ils sont vils, ils sont veules et vont conquérir le monde. A-t-on jamais entendu autre chose depuis 90 ans ?

 

Ajoutons à cette introduction rapide que Fu Manchu est aussi et surtout un livre amusant. Les situations sont outrancières et invraisemblable, ce qui bat en brèche évidemment les accusations de racisme. Fu Manchu est aussi raciste envers les Chinois que Fantomas est raciste envers les types... masqués de plastique bleu. Ceux qui aiment l'esprit cartoonesque (ou comics), la série Z, les feuilletons qui vont vite, les rebondissements, les meurtres, les mystères, la fiction et la littérature doivent se précipiter sur cette réédition et les livres qui suivront. A la question, pourquoi ne peut-on plus lire aujourd'hui de tels feuilletons populaires, on a toujours pas la réponse. Il est à parier que l'organe de presse qui s'amuserait à ça avec un minimum de savoir-faire ferait, à n'en pas douter, le carton du siècle.

 

Par Benjamin Berton
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