Emily Jane Brönte et ses soeurs

25/07/2008 - 10h48
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Emily Jane Brönte et ses soeurs

 

 

 

"Je fais peu de cas des richesses/ Et je tiens l'amour en mépris;/ La gloire désirée ? Un songe/ Evanoui avec le matin

 

Si je prie, la seule prière/ Qui remue mes lèvres pour moi,/ C'est : "laisse le coeur que je porte/ Et me donne la liberté."

 

Comme s'enfuient mes jours rapides, / Oui, c'est là tout ce que j'implore : / Vive ou morte, une âme sans chaînes/

 

Et le courage d'endurer." (1841)

 

Il y a assez peu de cas de fratries littéraires. Parmi elles, les soeurs (et le frère) Brönte constituent ce qu'il y a de mieux en matière de mimétisme spirituel et poétique, au point qu'il a été parfois difficile de savoir à qui il fallait attribuer tel ou tel poème. On a dit beaucoup sur la tragédie de la famille Brönte, la triste fin du frère Bramwell qui termina alcoolique et opiomane, la malédiction de la famille, la mort des soeurs. Tout ceci pris corps dans un isolement extraordinaire qui, alors qu'il développait la créativité des enfants, allait modeler à jamais leur caractère asocial et leur tempérament mélancolique. Emily, la plus connue des soeurs, était, dans son genre, un parfait modèle d'inadaptation. Ses rares tentatives de s'extirper de son Yorkshire natal (où le père était pasteur) se révélèrent des échecs : elle perdit son seul amour, ne réussit pas à gagner ses galons d'institutrice et se réfugia dans la poésie et le monde imaginaire (Angria, Gondal et Gaaldine) qu'elle et ses soeurs avaient inventé enfants. De retour à Haworth, Emily place un premier recueil de poèmes en 1846 mais en garde la plupart dans son secrétaire personnel dont ils ne sortiront qu'après sa mort. Elle tente quelques incursions dans les milieux littéraires sous le pseudonyme masculin de Ellis Bell et essaie, en vain, de rivaliser avec le succès de sa soeur qui publie alors Jane Eyre, avec une petite fantaisie champêtre et romantique baptisée les Hauts de Hurlevent. Le roman connaît une petite renommée mais ne mènera pas l'écrivain très loin. Emily, pourtant la plus solide des Brönte, enterre son frère peu après et prend froid lors de la cérémonie. Elle chope une crève d'enfer, devient tuberculeuse et meurt peu de temps après fin 1848, à 29 ans et des poussières. Il faut souffrir pour être belle, dit-on, mais aussi pour ne pas l'être assez.

 

Ses poésies ne sont pas loin de constituer ce qu'elle a laissé de meilleur, même si son unique roman connaîtra une destinée fulgurante par la suite. Elles sentent bon la simplicité, la détresse et le mysticisme des jeunes filles qui, faute d'avoir su rencontrer le monde, s'en sont inventé un, guère plus accueillant que la réalité, tellement aride et minéral qu'il prend des allures de terre mythologique. Dans l'univers d'Emily Brönte, le désir, la mort, la solitude et l'espoir ne font qu'un. On chante, il y a du brouillard, des rayons de soleil et quelques apparitions d'un mystérieux "consolateur", venu pour apaiser les peurs. Derrière les images d'Epinal (la lande, la rudesse du presbytère), Emily Brönte nous permet de nous approcher au plus près de ce que d'aucuns oseraient appeler : l'âme féminine, l'équivalent érotique de l'âme slave ou de l'âme caline, chez les jeunes filles en fleur.

 

Emily Jane Brönte, Poèmes, NRF Gallimard

 

 

 

 

 

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