
Pas de doute et surtout cet été, la pluie est un excellent thème de poésie. Comme le soleil, la mer, la nature, l'amour, ce genre de thèmes. On ne trouvera pas un écrivain qui ne se soit prononcé là-dessus, qui n'ait livré son émotion cheveux au vent de quelques gouttes reçues sur la trogne, le chapeau ou le coeur. La pluie est un super thème poétique, un peu convenu lorsqu'il lorgne vers sa métaphore la plus courue (le chagrin, les larmes en gouttes), mais qui pourrait bien s'imposer, à l'image d'une lambada ou de je ne sais quelle chanson ethnique pour cocktail Pulco sponsorisée par TF1, comme POESIE DE L'ETE. Pourquoi n'y a-t-il pas de poésie de l'été comme il y a des chansons de l'été (avec des filles dedans), des films de l'été avec des super-héros dedans, des livres de l'été (avec des niaiseries dedans) ? Pourquoi n'y a-t-il pas de poésie de l'été comme il y a des hits saisonniers, des tournées des plages et des concours de tee-shirts mouillés au camping ? Tout simplement, parce qu'il n'y a pas de poésie l'été, pas de poésie tout court généralement mais surtout pas l'été, parce que pour le commun des mortels (c'est-à-dire tout le monde sauf les 0,001% de gens qui lisent de la poésie en dehors de toute contrainte - et on est sympa sur les 0 après la virgule), la poésie est un truc qui ne se conçoit pas l'été, un truc qui ne se lit pas en tongs, ou en tanga (le slip ou sorte de). La poésie est un truc qui ne fonctionne pas avec les lunettes de soleil, les cuisses dorées et les filles pigeonnantes de la poitrine. La poésie vient du Nord et est peut-être bien responsable du mauvais temps et de la crise grecque. Imaginez que les gens se mettent à en lire en quantité industrielle, que se passerait-il ? La terre tournerait carré. L'économie s'arrêterait et avec elle toute l'industrie du loisir assise sur le fun. La poésie n'est pas fun, c'est sûr. Elle a déjà du mal à être cool, alors fun. Et puis, quand le soleil se cache, cette saloperie de poésie revient pour se foutre de la gueule des vacanciers avec ses grands développements sur la pluie. Et hop, on revient dans l'actu, on revient dans la tendance et peut-être, qui sait, est-ce que finalement cet été à la noix va redécouvrir les vers, les vers qui déchantent et font tourner l'anisette. Si on veut s'amuser à chanter la pluie d'été, on peut toujours pousser ces 2 textes (plutôt qu'Hugo, Chateaubriand ou Yeats, les grands poètes pluvieux) en guise de TUBES de l'été. Cela irait à ravir pour un sujet de JT. Des types débiles se mettent à lire des poèmes parce qu'ils n'ont rien d'autre à faire et ne peuvent pas aller à la plage. Regarder le tour de france. Jouer au jeu vidéo. Lire des poèmes sur la pluie. Quel beau programme hédoniste. Alors à ma droite, Emile Verhaeren, poète belge cool à la diable, mort en 1916, écrabouillé dans un mouvement de foule par un train en marche (très vacances ça, c'est sûr, le train qui vous roule dessus). A ma gauche, Paul Claudel, pas franchement le plus funky des gars de la plage, qui est mort lorsque Brian Wilson avait seulement 13 ans. C'est moche, il n'a jamais pu entendre jouer les Beach Boys. Du coup, il a pas mal cru en Dieu et écrit des poèmes d'une tristesse lumineuse. A gauche, à droite, et le parapluie au milieu. Quand la poésie sera devenue un loisir estival, les crabes auront des slips. LA PLUIE "Longue comme des fils sans fin, la longue pluie Interminablement, à travers le jour gris, Ligne les carreaux verts avec ses longs fils gris, Infiniment, la pluie, La longue pluie, La pluie. Elle s'effile ainsi, depuis hier soir, Des haillons mous qui pendent, Au ciel maussade et noir. Elle s'étire, patiente et lente, Sur les chemins, depuis hier soir, Sur les chemins et les venelles, Continuelle. Au long des lieues, Qui vont des champs vers les banlieues, Par les routes interminablement courbées, Passent, peinant, suant, fumant, En un profil d'enterrement, Les attelages, bâches bombées ; Dans les ornières régulières Parallèles si longuement Qu'elles semblent, la nuit, se joindre au firmament, L'eau dégoutte, pendant des heures ; Et les arbres pleurent et les demeures, Mouillés qu'ils sont de longue pluie, Tenacement, indéfinie. Les rivières, à travers leurs digues pourries, Se dégonflent sur les prairies, Où flotte au loin du foin noyé ; Le vent gifle aulnes et noyers ; Sinistrement, dans l'eau jusqu'à mi-corps, De grands boeufs noirs beuglent vers les cieux tors ; Le soir approche, avec ses ombres, Dont les plaines et les taillis s'encombrent, Et c'est toujours la pluie La longue pluie Fine et dense, comme la suie. La longue pluie, La pluie - et ses fils identiques Et ses ongles systématiques Tissent le vêtement, Maille à maille, de dénûment, Pour les maisons et les enclos Des villages gris et vieillots : Linges et chapelets de loques Qui s'effiloquent, Au long de bâtons droits ; Bleus colombiers collés au toit ; Carreaux, avec, sur leur vitre sinistre, Un emplâtre de papier bistre ; Logis dont les gouttières régulières Forment des croix sur des pignons de pierre ; Moulins plantés uniformes et mornes, Sur leur butte, comme des cornes Clochers et chapelles voisines, La pluie, La longue pluie, Pendant l'hiver, les assassine. La pluie, La longue pluie, avec ses longs fils gris. Avec ses cheveux d'eau, avec ses rides, La longue pluie Des vieux pays, Éternelle et torpide ! Et re-zou : LA PLUIE (II) Par les deux fenêtres qui sont en face de moi, les deux fenêtres qui sont à ma gauche, et les deux fenêtres qui sont à ma droite, je vois, j'entends d'une oreille et de l'autre tomber immensément la pluie. Je pense qu'il est un quart d'heure après midi : autour de moi, tout est lumière et eau. Je porte ma plume à l'encrier, et jouissant de la sécurité de mon emprisonnement, intérieur, aquatique, tel qu'un insecte dans le milieu d'une bulle d'air, j'écris ce poème. Ce n'est point de la bruine qui tombe, ce n'est point une pluie languissante et douteuse. La nue attrape de près la terre et descend sur elle serré et bourru, d'une attaque puissante et profonde. Qu'il fait frais, grenouilles, à oublier, dans l'épaisseur de l'herbe mouillée, la mare ! Il n'est pas à craindre que la pluie cesse ; cela est copieux, cela est satisfaisant. Altéré, mes frères, à qui cette très merveilleuse rasade ne suffirait pas. La terre a disparu, la maison baigne, les arbres submergés ruissellent, le fleuve lui-même qui termine mon horizon comme une mer paraît noyé. Le temps ne me dure pas, et, tendant l'ouïe, non pas au déclenchement d'aucune heure, je médite le ton innombrable et neutre du psaume. Cependant la pluie vers la fin du jour s'interrompt, et tandis que la nue accumulée prépare un plus sombre assaut, telle qu'Iris du sommet du ciel fondait tout droit au coeur des batailles, une noire araignée s'arrête, la tête en bas et suspendue par le derrière au milieu de la fenêtre que j'ai ouverte sur les feuillages et le Nord couleur de brou. Il ne fait plus clair, voici qu'il faut allumer. Je fais aux tempêtes la libation de cette goutte d'encre." Plouf.
Par Benjamin Berton