El sexto : nous sommes tous des condors péruviens

06/01/2012 - 09h13
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Si votre culture péruvienne est aussi bonne que la mienne, vous ne devez pas connaître Jose Maria Arguedas, figure de proue d'un mouvement qu'on nomme le mouvement indigéniste latino-américain et par lequel des hommes politiques et des lettrés prenaient position pour la reconnaissance et la défense de l'héritage (et des survivants Indiens) de l'ex-Nouveau Monde. Anthropologue, universitaire et intellectuel militant, Arguedas est aussi célèbre pour sa fin : on l'a retrouvé suicidé d'une balle dans la tête dans les toilettes de l'université où il enseignait, ce qui fait toujours bizarre. Mort à 58 ans, donc, l'écrivain avait eu le temps de laisser derrière lui une série de romans et de textes appréciés dont le beau Yawar Fiesta, remarqué il y a quasiment 10 ans. Cette fois-ci, c'est avec El Sexto un roman assez particulier dans son oeuvre qu'il nous revient chez Métaillié. El Sexto est la principale prison de Lima et Arguedas y a passé quelques mois à la fin des années 30, alors qu'il avait manifesté avec ses amis étudiants contre la réception en grande pompe dans la capitale d'un émissaire de Mussolini. Le roman assez largement autobiographique raconte l'histoire du jeune Gabriel qui justement est foutu en taule dans une situation assez similaire. Indépendamment de cette accroche dont on se moque un peu, El Sexto est un grand roman sur l'organisation carcérale. El Sexto, et c'est ce qui est passionnant, est organisée comme une petite société, en castes et en étages (il y en a 3) où les détenus se regroupent par type : les "politiques", les "clochards" et les vrais voyous (trafiquants, meurtriers,etc). Le tableau de Arguedas est assez classique et bien exécuté. On y trouve quelques éclairs de génie (inspirés ou pas du réel) comme celui d'un détenu castrat, Rosita, qui fait figure ici de femme fatale. Gabriel est enrôlé dans les rangs des communistes, sans l'être, ce qui lui occasionnera quelques ennuis. L'auteur nous gratifie, par delà la description enlevée de la prison (les violences, les viols, l'homosexualité,....) de quelques passages somptueux comme celui-ci par lequel le héros se remémore une fête originelle et on n'ira pas plus loin.

 

"Moi, à ce moment, j'ai revu dans ma mémoire le défilé des condors captifs, le long des rues de mon village natal. Un orchestre de pipeaux et de tambourins rythmait leur marche. (...) Face au mont rayonnant, les condors, capturés sur les hauteurs pour la corrida, défilaient. Quatre hommes, deux de chaque côté, ouvraient et refermaient leurs ailes. La foule accompagnait le cortège en silence : à de brefs intervalles ils acclamaient la patrie dans leur espagnol barbare. Moi, je marchais en pleurant, à la tête des aukis, les divinités captives; les autres enfants faisaient la fête, couraient d'un trottoir à l'autre, riaient, lançaient des cris de joie. Moi, je souffrais en regardant la marche de ces condors qui étaient contraints d'avancer par bonds, tandis que les notables applaudissaient sur les trottoirs ou aux balcons. Chaque condor portait au cou des rubans colorés. Ils avançaient, la tête sur le côté; la tache blanche, immense, du dos et des ailes s'étalait sous la lumière. Ils occupaient presque toute la largeur de la rue, avec leurs ailes déployées. Ils faisaient des bonds; j'avais l'impression que leurs pattes leur faisaient mal parce que dès qu'elles touchaient les pierres du sol, elles se relevaient douloureusement...."

 

Dans le théâtre moderne qu'est la vie mobile et d'aujourd'hui, il est bien possible que nous soyons tous des condors péruviens. Certains ont gardé de l'allure mais ce que nous dégustons... ce que nous encaissons. Certains se font applaudir, saluer au passage pour ce que nous avons été, fiers et sauvages, mais il n'y a plus grand chose. Notre trace est effacée. Il n'y a plus que des souvenirs.  

 

Par Benjamin Berton
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