
Transformer une inquiétude sentimentale en combat politique, organiser une grève mondiale des femmes en produisant un film pornographique. Je ne sais pas au juste ce qui m'a fait lire cet Eden sur Seine : le fait de l'avoir reçu sûrement, la référence à des thèmes altermondialistes ou le name-dropping de noms réels intervenant dans la trame du roman, qui me ramenait de fait à quelques obsessions personnelles (Clémentine Autain en apparition fugitive, Jack Ralite et même Jack Lang,....).
Premier roman d'un homme engagé dans les dits mouvements (Olivier Berthelot), Eden sur Seine "s'offre à nous" dans toute la splendeur de son concept : un livre, roman traditionnel, qui raconte une histoire dont je parlerai juste après, un blog et un site associés qui reprennent, prolongent et donnent corps au sujet du livre. . Le moins que l'on puisse dire et que des deux composantes, c'est la composante multimedia ou web qui est la plus réussie. Le blog est joliment troussé, même s'il a fermé depuis, et présente la dimension edenique du projet : ou comment faire vivre une utopie et créer du lien sentimental et humain, puis politique entre les hommes. Le livre en revanche, et il faut bien l'avouer, compte parmi les plus étranges et foireux qu'il m'ait été donné de lire ces dernières années. La narration s'articule autour de deux personnages-projets : un descendant de Gustave Eiffel qui décide de créer en Seine Saint Denis un Eden pour montrer que l'utopie est à portée de main; une nana moderne, vaguement arty et féministe, qui veut déclencher une révolte des femmes en provoquant une grève internationale et solidaire. Sur ce mini-exposé, on se dit que cela passe encore.
Là où le roman déraille, c'est quand l'auteur choisit de donner corps à ses fondements théoriques : Eiffel décide de doubler la fondation de son royaume merveilleux d'une recherche de l'âme soeur par la voie du réseau, au motif que... démontrer la possibilité qu'un homme rencontre à l'échelle de la planète l'amour idéal serait une allégorie convaincante de la capacité d'actualisation des utopies. Côte nana, l'héroïne pense que la grève viendra de la projection d'un film de boules qu'elle réaliserait dont la splendeur, une fois projetée, suffirait à faire prendre conscience aux femmes qu'elles sont belles et libres. Evidemment (et pour faire converger les deux idioties), Berthelot fait se rencontrer les deux projets : la femme idéale d'Eiffel devient l'actrice (au bout de la page 10 - ce qui déclenche l'autodestruction du concept et du livre) et le porno sera tourné sur la Tour Eiffel. A ce stade, on évolue de catastrophe en catastrophe. Eden sur Seine devient dès lors un livre sans queue ni tête, mi-sentimental et gnangnan, mi-branché et naïf dont la justification politique originelle n'a plus aucune consistance.
Tout cela pour dire qu'en matière d'écriture romanesque, il faut, d'une part, se méfier des inspirations qui ne seraient que théoriques (encore qu'elles valent souvent mieux que rien), mais surtout prendre garde aux bonnes idées premières qui en deviennent d'extrêmement mauvaises dès qu'on passe au cap de la réalisation. Il est presque incroyable que l'auteur de ce livre ne se soit pas rendu compte, pendant qu'il composait cet Eden, qu'il allait droit dans le mur. On lui fera crédit d'y être allé tout droit et à pleine vitesse, ce qui, pour l'avenir, est un encouragement.
Eden sur Seine
Olivier Berthelot
Par Benjamin Berton