De Sternberg à Jauffret : l'énigme du féminin

11/03/2010 - 16h02
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De Sternberg à Jauffret : l'énigme du féminin

 

C'est le moment de parler du de Régis Jauffret, chronique romanesque des aventures tristement sado-maso d'Edouard Stern et de sa maîtresse Cécile Brossard. De parler de la façon dont Jauffret décrit les corps, les femmes notamment, comment il rend avec les mots la séduction que peuvent prendre les formes humaines et avec plus de réussite encore, la pesanteur et la lourdeur de certaines chairs qui crapahutent dans ses "intrigues". Jauffret est à la littérature française ce que Rubens est au baroque flamand, un maître et le taulier de la grande boucherie artisanale des chairs décomposées. Au fil de ses romans, on a pu apprécier toutes sortes de femmes, séduisantes ou paumées, qui déambulaient et qui représentaient, qu'elles soient infirmières ou affectées à la cuisson d'un rôti, une forme de féminité séduisante. Dans ses nouvelles ou ses textes courts, il n'y a pas une femme chez Jauffret, même la plus horrible, qui n'ait un petit air sexy ou sensuel, un air modestement et bêtement sexuel. Jauffret n'est pas quelqu'un qui chante les femmes (elles sont résolument muettes au contraire), c'est juste qu'il ne peut éradiquer ce qui fait qu'elles portent sur elles les signes de leur féminité : des hanches, des seins plus ou moins lourds, un sexe et des bouches amoureuses.Parmi les plus belles femmes de la littérature française, et sur un modèle tout aussi peu expressif que les femmes de Jauffret, Jacques Sternberg, le grand Belge parisien dont on a déjà parlé, avait sorti en 1972 un roman d'essence vaguement fantastique, , qui entretient quelques rapports de proximité avec les représentations du corps féminin chez Jauffret. Le livre pourrait être le croisement entre Kafka, La Ville de Mirmont et disons Jauffret sans trop de mal, évoluant à la lisière du bizarre, de la tragi-comédie domestique et du fantastique.

 

Un homme (le narrateur) croise une fille dans un magasin. Il s'arrête sur elle, entre dans la boutique pour lui parler et l'embarque. La fille, qu'il appelle Glaise (parce qu'elle se laisse modeler), est une énigme, l'énigme du livre. Elle est l'incarnation de tous ses fantasmes, sur son physique seul. Sternberg décrit son visage, son corps, ses lèvres surtout, ses yeux. La fille parle peu et n'a pas de mémoire. Elle va avec les hommes comme une créature objet, au gré des rencontres. Elle se moque de tout et ne s'intéresse pas à grand chose. Elle aime, n'aime pas. Le narrateur devient fou ou presque, pas tellement d'amour mais de se trouver nez à nez avec ce qu'il aimait. Comme chez Jauffret - et c'est là qu'on y revient -, la dynamique du livre repose sur la difficulté du regard masculin à se confronter à la réalité (l'incarnation) de son fantasme. Dans , la petite histoire fantasmée tente de s'imposer au réel. Chez Sternberg, le narrateur refuse de faire pareil et choisit (dans le fameux grand écart entre la vierge et la pute) de ne pas coucher trop tôt avec Glaise. Le corps féminin est au centre de la fiction, accueillant et effrayant comme dans un cours de 1ère année de psychologie (ou de psychanalyse). Il sidère et castre, érotise et ouvre sur le sacré.

 

Le Coeur Froid est à sa façon l'un des grands romans (mineurs) de Sternberg. Il a sa part de naïveté et ses limites (l'histoire ne tient pas, le fantastique guère plus) mais crée la même sensation de malaise et de séduction que la langue infiniment plus sophistiquée de Jauffret : celle d'être confrontée à des personnages sur-réels tout à fait réalistes et en même temps d'une étrangeté totale. Les femmes de Sternberg et Jauffret ne sont pas des idéaux-type ou des femmes fatales : elles sont bien pires. Elles sont des femmes de tous les jours qui, parce qu'elles vivent dans la même vie (ville) que vous, peuvent vous tomber dessus à n'importe quel moment et assommer votre banalité. Savoir que ces légions d'êtres (in)signifiants, avec leurs visages tendres, leurs yeux de biche, leurs jolis seins et leurs corps imparfaits, hantent le même environnement que vous et peuvent vous faire sortir de votre vie constitue le principal facteur d'étrangeté des romans qui parlent d'amour aujourd'hui. L'amour passion n'est plus de mise. C'est ce que disent Sternberg et Jauffret à leur façon. Il n'est même plus tendance et romanesque. Ce qui est vraiment "in" aujourd'hui, c'est un amour si fort qu'il peut ébranler la routine dans laquelle vous vous complaisez juste assez pour que votre pauvre vie s'écroule. Ca fait froid dans le dos et ailleurs....

 

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