David Peace. GB 84

02/05/2006 - 15h40
David Peace. GB 84
Avec GB 84, David Peace brosse un portrait au noir des douze mois de conflit qui opposèrent les mineurs d'Arthur Scargill aux sbires musclés de Margaret Thatcher. Une Angleterre sacrifiée, écartelée, saignée.

En mars 1984, le gouvernement de Margaret Thatcher vote un vaste plan de restructuration des houillères britanniques qui, à terme, mettra 20 000 gueules noires au chômage. Le 5 mars, sous la houlette de la NUM (Syndicat National des Mineurs) et de son leader historique, Arthur Scargill, les mineurs de Cortonwood, Yorkshire, se mettent en grêve. Une semaine plus tard, la moitié des mineurs de toute l'Angleterre débrayent à leur tour. La crise durera un an. Douze mois pendant lesquels la Dame de Fer mettra tout en oeuvre pour imposer ses diktats ultra-libéraux et faire entendre raison au peuple de l'ex-empire Britannique: nous agissons pour votre bien. Intimidations multiples, procédés mafieux, lois scélérates, forces policières lachées sur les grévistes comme des meutes de chiens enragés, gels des fonds des syndicats... Entre mars 84 et mars 85, l'Angleterre connaît son conflit intérieur le plus important depuis l'Irlande du Nord. De l'ampleur d'une guerre civile.

Cantique de l'épure.

Ce qui frappe toujours dans le style de David Peace, c'est son épure absolue. A croire que cet élève d'Ellroy a décidé de surpasser le maître et de poursuivre, roman après roman, l'écriture d'une sorte de cantique du minimalisme. Lorsque Ellroy écrivait White Jazz en 1991 - narration d'une enquête criminelle par memos interposés - on basculait soudain dans un univers encore jamais exploré; le lecteur devait fournir un effort de reconstitution dramatique déconcertant, et ce, sur plus de cinq cent pages.Peace reprend la main de cette expérience littéraire pour en faire un style continu et GB 84, cinquième roman après l'impeccable Quartet du Yorkshire (Rivages), atteint un niveau de perfection surprenant. Ne nous y trompons pas, il ne s'agit pas d'un decorum de prose. Peace écrit pour qu'il se passe quelque chose, parce qu'il se passe quelque chose et que cette chose ne pourrait pas être racontée autrement. Phrases courtes, répétitions multiples, dialogues internes en italiques, les romans de Peace sont des courses d'endurances au sprint, des marathons de malades qui ne reprennent jamais leur souffle.

Feuilletons hystériques

Pour rendre totalement justice aux événements qui embrasèrent l'Angleterre de 1984, leur donner un relief historique partial mais à temps de parole égal, Peace utilise une multi-narration à six personnages: deux grévistes, deux hommes de mains, le chauffeur du grand manipulateur de Thatcher et le bras droit d'Arthur Scargill, grand manitou du syndicat.Une bataille de témoignages entre les acteurs du terrain et les éminences grises. GB 84 est écrit comme un feuilleton haletant qu'on ne peut arrêter. La technique est simple. Succession régulière des narrateurs par chapitres datés de semaine en semaine, s'achevant tous par le journal de bord des deux grévistes qui évoquent les piquets de grèves, les charges ultra violentes de la police montée, la vie au quotidien qui débute dans l'allégresse du mouvement et s'effondre dans la perte des idéaux, la tentation du jaunisme, la peur panique du lendemain. Ces témoignages sont en continu, ne se finissent pas, confinés en deux pages strictes, s'arrêtant au milieu d'une phrase pour recommencer à la fin de l'épisode suivant.

Gros livre rouge

Au-delà du traitement, il y a le fait historique. La parution en France, mi avril, en pleine conclusion de la crise du CPE, d'un tel roman est une aubaine. Les deux conflits n'ont certes pas les mêmes implications, leurs gestions par les deux gouvernements, pas la même insolence ni la même poigne, mais le démontage de cette grève tel que l'analyse Peace fait de GB 84 un véritable bréviaire du combat social et de la politique qu'il induit.Comment les syndicats communiquent, comment les gouvernants communiquent, comment l'un et l'autre enfreignent le droit pour imposer leur loi, contournent la loi pour imposer leur bon droit. Tous se livrant à part égale un combat de fond où tous les coups sont calculés, au propre comme au figuré, avant d'être frappés, durement, impitoyablement. Alors que sur le terrain, les corps tombent comme la pluie sur les paysages verdoyants et vallonnés de l'Angleterre conservatrice.Au bout du compte, c'est l'échec et la victoire. La victoire de la Dame de Fer dont on retrouve ici l'inflexibilité ravageuse. L'échec d'un peuple dont on sait qu'il souffre encore d'une fracture sociale contagieuse, conséquence d'une politique menée tambour battant par les gouvernements successifs, conservateurs comme travaillistes. GB 84 est un roman dont on ne peut pas dire qu'il est magnifique. Il a la couleur du charbon, de la boue, du sang, de la sueur et des larmes. Un Germinal de son siècle, écrit par un homme qui a inventé une écriture d'une complexité appropriée à la demande de l'Histoire.

GB 84 par David Peace.

Illustration : 1. Book (detail)2. Image du conflit (via le site du NUM)

Vos commentaires

Toutes les rubriques
  • Cinéma
  • /
  • Société
  • /
  • Livres
  • /
  • Télé
  • /
  • Musique
  • /
  • Expos
  • /
  • Photos
  • /
  • Forum
articles les + lus
  • BP : la faune marine mutante inquiète
  • Ces choses à savoir avant un entretien d’embauche
  • Obiwan Kenobi arrêté par la police
  • rap gay Rap et homosexualité : le début du coming out ?
  • Si Wes Anderson avait réalisé Battleship Si Wes Anderson avait réalisé Battleship
  • Fast & Furious résumé à ses changements de vitesse
  • Van Gogh, Dali et Picasso disséqués