Dark Knight, le premier Moore réussi au cinéma ? Le livre ou le film ? (5)

14/08/2008 - 14h55
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Dark Knight, le premier Moore réussi au cinéma ?  Le livre ou le film ? (5)

 

Enfin les choses sérieuses pour notre série "le livre ou le film" ? avec ce Batman Reborn 2 (appellation maison pour oublier les pas si mauvais Batman 3 et 4, soit Forever et Batman et Robin, avec leur kyriade de stars hollywoodiennes, George Clooney, Nicole Kidman, Jim Carrey et, best of all, Arnold "Freeze" Schwarzenegger) annoncé depuis des lustres et précédé d'un bouche à oreille buzzique phénoménal. Christopher Nolan est toujours aux manettes et continue de valoir mieux (bien qu'il soit moins drôle) que Joel Schumacher, même si son Batman Begins laissait clairement à désirer sur le plan scénaristique en plaçant l'infâme Ra's Al Ghul et sa ligue des ombres (l'une des adversités les plus nazes du chevalier noir) au centre de l'intrigue mais surtout en proposant des séances d'initiation kung-fu qui faisaient passer Highlander pour La Fureur du Dragon.

 

Nolan avait donné néanmoins quelques gages intéressants aux amateurs de la BD : un récit des origines bien tenu et mis en scène, une lumière sombre et un design en rupture avec le travail de déconstruction gay entrepris entre 1995 et 1997 par Schumacher, un Batman bien campé par un Christian Bale aussi beau qu'inexpressivement aristocrate. Le nouveau Batman était classe, techno et dark, c'était tout ce qu'on pouvait lui souhaiter.

 

 

 

Avec ce The Dark Knight, on s'attendait sur le titre évidemment à ce que Nolan aille chercher la vérité du personnage du côté de chez Frank Miller, auteur de deux ouvrages-séries essentiels et très prochainement réédités en format luxe (70 euros avec quelques bonus), baptisés The Dark Night ReturnsThe Dark Knight Strikes Again et (DK2 pour les intimes). Si on se demandait ce que Nolan pourrait tirer du second (ses couleurs bariolées et son découpage ultraexpérimental), on voyait tout le profit qui aurait pu être tiré du premier, présentant un Batman à la retraite depuis 10 ans et obligé de reprendre du service face à des menaces de plus en plus présentes.

 

Finalement, et de manière surprenante (le visuel de feu Heath Ledger en Joker nous avait mis la puce à l'oreille), en le disant du bout des lèvres, Nolan a choisi d'adapter non pas Frank Miller, dont il n'y a pas grand chose ici, mais (le méchant!) quasi intégralement le Killing Joke d'Alan Moore et Brian Bolland. Sorti en 1988, il y a tout juste 20 ans, The Killing Joke est une BD one-shot de quelques dizaines de pages seulement qui résume (ou concentre) l'univers de Batman en un fabuleux duel psychologique (et essentiellement psychologique) entre le Chevalier Noir et son ennemi intime, Le Joker. Le principe retenu par Moore au scénario est que le Joker est non seulement un dangereux maniaque psychotique (il tue Barbara, la fille de Gordon, à bout touchant) mais aussi un type normal qui a versé, par fatalité (et accessoirement sous l'effet d'une sorte d'un déterminisme de classe), du côté obscur de la force. Batman et le Joker sont nés d'un "bad day", un jour de déveine. L'homme, dit Moore en substance, est aussi fou que raisonnable. Batman et le Joker sont plus proches qu'ils n'en ont l'air, pourraient être aussi bien une seule créature séparée en deux à la naissance et surtout composent un être symbiotique qui ne peut pas se passer d'une de ses moitiés.

 

 

 

Le coup de génie de Nolan est de reprendre quasi à l'identique les 2 scènes d'interrogatoires qui figurent dans Killing Joke et qui mettent face à face le Joker et Batman. Dans le livre comme dans le film, Batman admet qu'il dépend du Joker, ressent physiquement le trouble de sa présence et considère l'impossibilité qui est la sienne de le mettre à mort. La notion d'ennemi intime n'a jamais été aussi présente. Avec Bale et Ledger, Nolan s'offre une relecture quasi parfaite de ces séances et donne une belle crédibilité à tout son film. L'"evil clown" est parfait, mêlant à juste proportion l'angoisse, la peur, la farce et la brutalité. Si Tim Burton, en son temps, avait lui aussi avoué s'être inspiré de The Killing Joke, c'est bien Nolan qui en exprime le mieux la vérité (il faut dire qu'avec Nicholson en joker, l'affaire était plus compliquée).

 

Du coup, le film se tient assez bravement au niveau des meilleurs comics de Bob Kane et de ses relectures suivantes. On aurait aimé un peu plus d'audace, d'engagement et finalement de réalisme (Gotham est sublime graphiquement mais manque un peu de personnalité) mais il faut se satisfaire de ce que l'on a et ne pas prêter aux illustrés des qualités qu'ils n'ont pas. Si The Killing Joke est une belle (et décisive) variation sur les rapports entre héros et supervillains, The Dark Knight est une impeccable mouture de film d'action intelligent, un grand spectacle à la fois populaire et exigeant (les rapports politique/mafia, la croisade pervertie de Dent).

 

 

 

Avec ce film quasi irréprochable (texture, ambiance, variation sur le personnage d'Harvey Dent, tension psychologique, Michael Caine en Alfred et Morgan Freeman en Lucius Fox), Nolan fait mentir la tradition selon laquelle toute adaptation (ou pseudo-adaptation) d'Alan Moore est vouée au fiasco. Comme souvent avec Batman (foncièrement gay), le seul point noir du film est encore une fois Rachel Dawes. Même sans Miss Kathie Cruise, difficile d'en faire quelque chose. Elle vient mettre du sentimentalisme où il n'en faut pas et ne couche jamais. C'est à désespérer. Elle ne suffit pas néanmoins à gâcher notre plaisir. On espère que les suivront et qu'un jour Spielberg se coltinera Tom Strong. En attendant, on fonce sur notre Batmobylette vers d'autres horizons.

 

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