
Parmi les marronniers des émissions psychosociales qui font les beaux jours de la télé, on croise très très souvent cette question débile : dans quel endroit incongru avez-vous déjà fait l'amour ? Les "intervenants", témoins et autres animateurs rivalisent alors de franchise (mensonges?) pour raconter comment (accessoirement avec qui) ils se sont envoyés en l'air dans le Concorde, un camion à bestiaux, les toilettes de la Sécurité sociale, un escalier, un ascenseur, une Simca 1000, un hors-bord, un scooter des mers ou lancés au galop sur un pur-sang arabe lors du Grand Prix d'Amérique.
Etrangement, si l'on considère que lire est un plaisir et une forme de jouissance comme une autre, la question est rarement posée aux lecteurs et, à vrai dire, ne se pose pas.
Dans quel endroit bizarre avez-vous déjà... lu un livre ? Si personne ne s'interroge là-dessus (ou presque), c'est au choix : 1) parce qu'on peut lire partout et donc parce que la question n'a aucun intérêt en soi 2) parce que lire, contrairement au sexe, est une activité qui ne nécessite aucune motivation perverse, ni aucune forme de transgression pour atteindre...hum... la jouissance 3) parce la lecture est, au contraire du sexe (admettons), un plaisir qui ne s'accommode pas de fantaisie mais réclame un confort et un cérémonial ou un rituel stable, . 4) parce que lire est un acte qu'on peut partager et afficher publiquement sans que cela ne soit perçu comme un scandale, devant des enfants, un chien, ses parents, des inconnus, des couples....
Ces 4 raisons se tiennent évidemment mais n'épuisent pas le sujet. On pourrait du reste s'amuser à les démonter. Vous êtes-vous déjà senti seul(e) et en danger alors que vous aviez un livre à la main en rentrant une nuit dans un wagon aux 2/3 tiers vides du RER B ? Racisme social ou stigmatisé pour de vrai ? En position d'intello expiatoire à ou sans lunettes ? A deux doigts de vous faire dépouiller ? Le complexe de la grosse tête ? Ne peut-on dire que la présence d'un gros livre entre vos mains renforçait votre posture de victime citadine ? Avez-vous déjà éprouvé un sentiment de malaise ou de dérangement lorsque vous sortiez un roman (un vrai roman) sur une plage seins nus l'état à Saint-Tropez, entre le fromage et le dessert lors d'une réunion familiale ? Avez-vous déjà sursauté, au boulot, lorsque vous lisiez le blog livres de fluctuat (par exemple) et que le téléphone sonnait ou qu'un collègue entrait dans votre bureau.
Les rapports entre le sexe et la lecture ont été l'objet de pas mal de développements : la lecture vue comme masturbation (intellectuelle), solitaire, isolant du reste du monde, rendant sourd, rêveur, dangereux, asocial; la lecture vue comme un péché (on a quelques exemples historiques fameux ici et ailleurs - les listes noires de Sarah Palin, les talibans, les écrits communistes, etc). Il n'est donc pas complètement idiot d'envisager alors une comparaison entre les deux questions et de chercher pour le plaisir, l'augmentation du plaisir de lire à sortir de chez soi, à défier les lois du genre, à tourner les pages là où on ne les tourne jamais. Cinq exemples parmi d'autres :
1. Sous la douche. Envelopper le livre d'un sachet plastique ou dans une bâche. Eventuellement le faire entièrement plastifier. Se déshabiller, se savonner sensuellement (que l'on soit seul ou à plusieurs), faire couler l'eau et essayer de tourner les pages comme on peut.
2. En faisant l'amour (ce qui permet de retourner la perspective). Tout le monde connaît cette scène célèbre des où Valmont écrit sur un pupitre vivant et cale son rythme épistolaire sur celui de l'acte sexuel. On peut faire exactement l'inverse, lire et faire l'amour en même temps, à condition d'avoir informé le ou les partenaires avant de son projet.
3. Dans un bar à strip-tease ou un club échangiste. D'après les descriptions, on y a jamais vu personne lire. Manque de lumière peut-être mais sentiment d'étrangeté assurée. A coup sûr, un lecteur n'y tiendrait pas deux minutes. "Si vous ne consommez pas, dehors, dégueulasse, va !"
4. En regardant les Enfants de la télé ou un spectacle de Florence Foresti. Ce serait une première et un véritable exploit. Un défi que les meilleurs lecteurs n'ont jamais réussi. Très très improbable et à déconseiller aux lecteurs inexpérimentés. Trop dangereux.
5. Lire dans le noir. On connaissait les dîners aveugles mais pas encore la joie de lire un livre que l'on n'a jamais lu dans le noir. Evidemment, on y voit rien. Avec un brin de concentration chamanique, et en partant du livre seul, vous serez peut-être surpris d'avoir l'impression que vous lisez vraiment, que les mots se manifestent tous seuls, dans la pénombre et que le livre vous parle. Lorsqu'on lit dans le noir assez longtemps, on écrit....
Note : ce billet a été réalisé sans trucage et en l'absence de toute stimulation illégale. C'est dit.