
L'écrivain : génie frappé par la grâce ou travailleur acharné ? Un peu des deux, sans doute. Communément acceptés aux Etats-Unis, les ateliers de "Creative Writing" ont plutôt tendance à laisser croire aux prosateurs en herbe que quelques leçons et une bonne méthode pourrait leur permettre d'achever enfin cette oeuvre qu'ils ont si souvent rêvée, jamais écrite.
La bonne réputation de ce type de cours ne vient pas de nulle part. Institué en 1936 à l'université d'Iowa, il a permis à Kurt Vonnegut de transmettre son savoir-faire à John Irving, qui a lui-même transmis le sien à T. C. Boyle. Les anglo-saxons les plus prisés ont été repérés dans des ateliers d'écriture : Philip Roth, Jonathan Safran Foer ou encore Ian McEwan... D'autres grands noms y enseignent : Joyce Carol Oates, Chuck Palahniuk, Joseph Boyden. A l'université comme dans le milieu de l'édition, il est donc bien admis que les techniques de narration peuvent être enseignées, qu'un roman, comme une bonne recette, tient surtout du bon dosage de chaque ingrédient.
L'idée ne passe pas aussi bien en France, où les ateliers d'écriture correspondent davantage à des espaces de liberté et de création qu'à des leçons de méthodes. D'autre part, ceux-ci sont souvent liés à une dimension thérapeutique ou sociale : de fervents bénévoles animent des groupes dans des prisons, dans des maisons de quartier, des maisons de retraites. Pas tout à fait la même chose que de se voir évaluer par l'oeil sévère de Russell Banks... Quelques universités proposent bien des ateliers d'écriture, avec des interventions d'écrivains, mais les étudiants inscrits à ces deux heures hebdomadaires de cours, même les plus assidus, n'attirent pas encore l'attention des éditeurs...
Work in progress
Il faut dire que le principe du Creative Writing peut soulever beaucoup d'objections, la première étant que l'enseignement de l'écriture mène à produire des auteurs en série. Des clones littéraires. Contre cette uniformisation, Robert Coover, auteur de Noir (publié en France au Seuil), a mis en place un atelier d'écriture multimédia ultra-expérimental, qui se déroule dans un cube dont les parois-écrans permettent de créer un monde virtuel en trois dimensions. Le texte y devient objet, au même titre que l'image ou le son. Création sans limite ou dérive conceptuelle ?
Auteur et dramaturge réputé aux Etats-Unis, John Biguenet anime chaque été, depuis trois ans, un cours de "creative writing" à l'Université Américaine de Paris : "Là-bas, vous pouvez être ce que vous voulez. Si vous décidez d'être Hemingway, vous pouvez prendre des cours et devenir écrivain !" Une assertion qui sonne comme la devise d'un self-made man, et inquiète plutôt qu'elle n'enchante.
"No conflict, no story"...

John Biguenet apprend à ses étudiantes (ben oui, des nanas bien sûr) qu'écrire, c'est raconter une histoire, qui doit reposer sur un schéma du type situation initiale - tension/conflit - résolution (no conflict, no story). Il rappelle l'importance que peut avoir un détail comme la couleur des yeux ou des cheveux. Soit. Il revient aussi sur l'analyse des grands récits universels, permettant ainsi à ses élèves d'accumuler les références littéraires (pour ça, on peut aussi s'inscrire en fac de lettres, c'est probablement moins cher). Vient ensuite la pratique : chacune pond son texte avant de le lire à haute voix devant leurs camarades. On s'évalue, on s'investit.
Nul doute que ce genre de cours permet à certains d'affûter leurs techniques d'écriture, mais il a encore quelque chose de bien gênant. Comment évalue-t-on le talent littéraire de quelqu'un sur quelques lignes ? A quoi bon la technique s'il manque la finesse et l'inspiration ?
Jusqu'alors, la méthode américaine s'était appliquée aux managers, pas aux écrivains.
Source : Livres Hebdo n°743, 29 août 2008, "Travaux d'écriture", article de Marie Kock.
Par Céline Ngi Follow @Fluctuat_livres