Cizia Zykë : l'anti écrivain de salon

27/09/2012 - 11h55
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© Philippe Matsas, Paris, 2009
Cette année, la rentrée littéraire coïncide avec le premier anniversaire de la mort d'un écrivain singulier, Cizia Zykë. L'occasion de revenir sur un pan méconnu de la vie de l'aventurier, son parcours dans le monde de l'édition. Un milieu peut-être aussi hostile que les territoires de ses pérégrinations aux quatre coins du globe.

Il y a un an, déjà, Cizia Zykë  s'éteignait auprès des siens à Bordeaux. Il avait alors 62 ans et une vie plus que mouvementée derrière lui qui l'a conduit à barouder aux quatre coins du monde, tremper dans des activités douteuses et, bien souvent, franchir la barrière de la légalité. Recouvreur de dettes à Toronto, contrebandier en Afrique, orpailleur à la tête d'une équipée de 30 bandits au Costa Rica, Zykë a également vécu en Thaïlande, où il s’entrainait à la boxe thaï, multiplié les séjours de défonce à Amsterdam, s’est fait arrêter à Bamako, au Mali, sans compter ses tribulations à Macao, Hong-Kong, au Panama ou en Guyane.

Bref, Cizia Zykë était un type hors norme. Un individu atypique, né au grand public un soir de 1985 quand, invité de Bernard Pivot dans Apostrophes,il subjugua l'audience de l'émission littéraire la plus célèbre du PAF en répondant mécaniquement et calmement aux questions tordues de l'animateur, tout fier de révéler au grand jour les faits d'armes crapuleux de l'aventurier tout terrain qu'il a ramené sur son plateau. Venu présenter Oro, son premier ouvrage relatant sa quête des filons aurifères par delà le Costa Rica et le Panama, Cizia Zykë glane ce soir-là ses galons d'homme total. Du genre de ceux pour qui la nature n'a pas lésiné sur la testostérone. Un objet de fascination était né et Oro, paru chez Hachette, allait rapidement devenir un véritable best-seller, traduit dans plusieurs langues, invitant des milliers de jeunes gens à partir découvrir le monde à la manière de son épopée.

 

Cizia Zykë chez Bernard Pivot :


 

Un monde de "proxénètes"

Fort de l'accueil enthousiaste des lecteurs et des centaines de milliers d'exemplaires vendus à travers le monde, Cizia Zykë décide de poursuivre l'aventure éditoriale. Thierry Poncet, un jeune écrivain avide d'aventure, lui propose de l'accompagner dans son dessein. Une cohabitation qui le conduira à faire plus de six fois le tour du monde aux côtés de Cizia Zykë et à taper à la machine à écrire les dix-neuf autres ouvrages qui composent sa bibliographie, dont Parodie et Sahara qui forment avec Oro sa trilogie autobiographique - à laquelle il convient d'ajouter Oro and Co, le récit de sa dernière aventure aurifère en Guyane en 2008.

C'est donc flanqué de Thierry Poncet que Cizia Zykë a parcouru les maisons d’édition parisiennes et affronté un univers dont c'est peu dire qu'il ne lui revenait pas tant il aimait à le qualifier de monde de "proxénètes", comme il l’expliquait lors d’un entretien vidéo qu’il avait accordé à Fluctuat quelques mois avant sa mort :


 

A ce propos, Thierry Poncet se souvient : "c'était toujours un moment de rigolade lorsque, chaque année, nous rendions visite à nos éditeurs – Monsieur le tiroir-caisse, ainsi qu’il les nommait tous. Dès que Cizia avait posé la botte dans les locaux, la volière des standardistes, petites mains, assistantes et secrétaires se mettait à bruisser. ‘Comment allez-vous, Cizia ?’, ‘Un petit café, Cizia ?’, ‘Tout de suite, Cizia’… Au grand agacement de leurs chefs.

Laurent Boudin (directeur éditorial de Pocket), qui l'a publié chez Fleuve Noir et par la suite en poche chez Pocket, fut l'un des rares à trouver grâce à ses yeux. Il se souvient d'une rencontre particulière : "C'était en 2008. Après une phase d'observation à mon égard, il a commencé par me dire tout le mal qu'il pensait des gens de l'édition et de leurs méthodes. Je lui ai répondu que je pouvais avoir les miennes, différentes. J'étais très impressionné. J'ai abordé ce rendez-vous comme un match de rugby : avancer, marquer des points, souffrir en silence. A un moment, après une longue conversation arrosée de coupes de champagnes, il m'a tendu la main, sa grosse paluche qui en avait vu d'autres, et il m'a dit :‘c'est bon, je fais affaire avec vous, cela vaut contrat’."

Au contact de l'aventurier, il a pu mettre le doigt sur les raisons du malaise. "Le management pyramidal ne lui convenait que lorsqu'il était au sommet. Pour lui, c'était éditeurs = voleurs", explique-t-il. "Mais cela l'arrangeait aussi un peu de faire sa mauvaise tête avant une négociation où il y avait de l'argent en jeu. Cela le sidérait que des cons puissent décider pour lui ou engagent son travail et ses revenus sans le consulter."


La fixette Gérard de Villiers

En découvrant le petit monde de l'édition parisienne, Cizia Zykë a, pour ainsi dire, mis les pieds dans une jungle plus inextricable que celles où il avait l'habitude de se frayer un chemin à grands coups de revolver ou de machette. Rapidement, son aversion pour ce milieu et ceux qui le contrôlent devint une véritable obsession, focalisée sur un seul homme, Gérard de Villiers et sa série SAS. "Je ne sais pas ce qui était à l'origine de cette rancœur", raconte Laurent Boudin, "mais Cizia considérait que Villiers était un voyageur de salons, qui n'avait jamais affronté la moindre situation dangereuse lui-même. Et je pense que son succès l'agaçait comme le fait d'être deuxième agace un compétiteur".

Ayant vécu au plus près de l'aventurier pendant près de six années, Thierry Poncet se montre plus prolixe sur les raisons de la discorde et dépeint un Zykë paré des atours de défenseur de la cause des faibles face à l’implacable mécanique du système de Villiers :

"Dans les années 50/60 existait en France une littérature populaire vivante, artisanale, pas toujours géniale, parfois même un peu couillonne, mais sincère, pondue par des mecs libres qui suaient sur leur machine dans leur coin. Dard était le champion, mais il y avait aussi George Arnaud (Le Salaire De La Peur), G.J. Arnaud, Mario Ropp, Kenny et tant d’autres… Plus Bruce avec son OSS 117, plus Malet sauvé plus tard par Tardi. Gérard de Villiers a importé le système de production à l'américaine, en équipe, avec grilles imposées. Avec son ‘Gérard de Villiers présente…’ et la force de distribution de la maison Plon, il a inondé les kiosques de Brigade Mondaine, JAG, Le Survivant, Le Mercenaire et autres, tous produits formatés, produits au moindre coût, qui ont tué tout le reste. Tout un vivier d’auteurs – encore une fois pas toujours grandioses – se sont retrouvés à la rue."

Zykë mis alors tout en œuvre pour mener une guerre sans merci à de Villiers en créant en 1989 la série Tuan Charlie pour jouer sur les plates-bandes de SAS et tenter d'ébranler l'empire littéraire du champion du genre, ouvrant alors un bras de fer émaillé de spectaculaires déclarations belliqueuses. Pour vendre ses romans de fiction, il fait alors le tour des plateaux de télévision et en profite pour exprimer sa haine envers de Villiers et lancer une phrase en forme de rituel : "Gérard de Villiers est un trou du cul", comme en 1989 sur le plateau de Canal +, invité de Philippe Gildas dans Nulle Part Ailleurs.


 

Mais face à la froide mécanique de l'édifice de Villiers, difficile pour le tandem Zykë-Poncet de tenir tête longtemps, car comme l'explique ce dernier : "Villiers avait fait passer le mot aux auteurs de série que quiconque serait pris à travailler pour Zykë serait grillé. Il nous restait alors l'option de tout écrire nous-mêmes, c'est à dire de sacrifier la qualité à la quantité, et ça nous faisait chier. Mais on lui a quand même bien foutu la trouille pendant plusieurs mois et on a bien rigolé." Car au final, telle est la méthode Zykë, dans l'art d'allier affaires et déconne en toute circonstance. C'est cet adage qui l'a également conduit à céder les droits de tous ses livres à Daniel Adrian, pilote VIP, devenu ami, qui l'a conduit sur le Paris-Dakar en 1991, afin qu'il réédite l'ensemble de sa bibliographie au format tablette pour "faire vivre la communauté des gens qui ont connu Zykë et les lecteurs les plus assidus", explique-t-il. Histoire de perpétuer le mythe, mais les copains d'abord.

Crédit photo : Philippe Matsas, Paris, 2009


Bonus vidéo :

- Cizia Zykë partage sa vision de la liberté :


- Cizia Zykë et son penchant pour les drogues :

Par Benjamin Hue
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