
Cette chronique est proposée dans le cadre de la rentrée des lecteurs
Pour adapter en français un texte original probablement très particulier, le traducteur Alain Mabanckou choisit une écriture abrupte et emprunte au son incipit, citant également "arthur rimbaud" rec="0" en exergue. Le texte est fort, commence comme un uppercut et va asséner ses coups à longueur de phrases ; la langue est celle d'un enfant, inaboutie, télescopée, volontairement pleine d'approximations et de formules qui feraient sourire si elles n'exprimaient pas une violence et une dureté inouïes. Une comparaison serait possible avec Le Jour des corneilles de Jean-François Beauchemin aux Allusifs, autre livre délivrant la langue parcellaire d'un personnage perdu. Tueur aux dents de lait Agu est un enfant africain à l'âge indéterminé, dans un pays indéterminé, qui va basculer dans le chaos d'une guerre civile sauvage. Il nous raconte son histoire, sa vie avant la guerre nous sera contée par des flashbacks réguliers. Il y a très vite le contraste terrible entre ce parler naïf, cette langue simple, dérisoire, et la violence des faits. Dés le deuxième chapitre, l'enfant se transforme en tueur, et condense en peu de mots des actes d'une sauvagerie implacable. Lorsqu'il évoque sa famille, il parle d'un foyer harmonieux, on y lit la bible, on suit les préceptes de la religion, et il essaiera de se rappeler les enseignements du Livre pour anticiper une rédemption possible. La religion chrétienne n'est d'ailleurs pas tout à fait orthodoxe, des croyances diverses et histoires traditionnelles l'enrichissent, c'est un syncrétisme tout africain qui rythme la vie paisible du village. Agu est un jeune élève brillant, au sein d'une famille heureuse, et ces tableaux touchants viennent ponctuer le carnage de la guerre.
La lucidité de l'enfance
Agu, ce « minimum d'homme », est très conscient de l'organisation de la vie du bataillon dans lequel il a été enrôlé à son corps défendant. Observateur, il dénonce la brutalité d'un commandant terrifiant qu'il admire d'abord, craint, et qu'il moquera ensuite pour sa bêtise : « il est 1400 heures ».... Le même commandant viole les jeunes enfants-soldats, dont Agu, et maintient une terreur sans failles sur le bataillon. Agu apprend à manipuler les armes, il prend le « jus d'arme à feu » pour combattre, infâme mixture qui drogue et galvanise les soldats, et toujours lorsqu'il se souvient il sait que « c'est la guerre qui a tout foiré ». « Maintenant on ressemble tous aux animaux », cette autre phrase terminant l'un des chapitres du livre, annonce la déchéance du bataillon acculé dans des tranchées autour d'un village. Le commandant sombre dans une demi-folie, c'est un colonel Kurtz de pacotille, finalement exécuté par son lieutenant. S'ensuit une fuite hallucinante, encore la mort et l'épuisement, mais Agu va finalement être sauvé et soigné. Il est difficile de rendre compte d'un récit aussi dur ; pas de comparaison avec les livres d'un [people rec="0"]Jean Hatzfeld[/people] car ici la langue est volontairement réduite à son squelette. C'est un parcours éprouvant, l'espoir est au bout pour Agu mais il subsistera surtout une immense tristesse. Un film autour du même thème sortira sur les écrans français à l'automne, il s'agit de Johnny Mad Dog de [people rec="0"]Jean-Stéphane Sauvaire[/people]. Autre « lumière » sur ces obscurités cauchemardesques. Manuel Huygen Uzodinma Iweala, Bêtes sans patrie, L'Olivier, août 2008.
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