
D'après le téléphone (car peut-être ai-je tendu une fois l'oreille, en traître), le Central Europe n'a strictement rien d'une nichée de pays, c'est une zone vierge pleine d'icônes noires et d'horloges à dorures dont les divisions territoriales accidentelles et sans cesse contestées (de vieilles enceintes datant de l'époque romaine, pour l'essentiel) peuvent être effacées à notre guise, il suffit pour cela que les Gauleiters et les commissaires du peuple les retouchent pour en faire des lignes perméables en pointillé gris, propices aux forces de police. Et maintenant l'heure est venue de contempler l'immense océan des toits striés de rouge, les innombrables îlots que forment les tours vertes et ternies s'élevant au-dessus des façades blanches où sourient des fenêtres et qui sombrent au-dessous de nous dans des récifs dont tous n'ont pas encore le téléphone. L'heure est venue d'admirer les parasols des cafés du Central Europe, pareils à des anémones, ses vieux toits que noircit une crasse semblable à du varech, le fracas de ses sabots et le tintement de ses cloches, les ombres de ses habitants en bas, dans les rues étroites. Oui, l'heure est venue, parce que demain tout devra être, comme l'annonce le téléphone, anéanti sans sommation, détruit, rasé, germanisé, soviétisé, totalement écrasé. C'est un ordre. C'est une nécessité. Nous ne nous battrons pas comme ces pleutres qui sont retenus par leur conscience; nous liquiderons le Central Europe! Mais il n'est pas trop tard pour négocier. Si vous nous donnez tout ce que voulons dans les vingt-quatre heures, nous vous dédommagerons en vous accordant des terres dans l'Est infini.
Ceux qui choisiront de lire, en cette rentrée littéraire, le nouveau roman de William T. Vollmann devront se résigner à n'en découvrir aucun autre. Gageons qu'ils y seront toujours (et à raison) lorsque viendra l'hiver. Avec ses 900 pages et des brouettes, Central Europe (la plateforme téléphonique la plus grandiose de la littérature contemporaine) épuise autant qu'il hypnotise. Il prolonge sous une forme romanesque composite (des histoires, des nouvelles et des destins mêlés) les travaux du romancier sur la violence et le sens de l'histoire. En un ample mouvement musical, l'auteur y organise le télescopage des fascismes, nazis et soviétiques, et des êtres humains, au travers de quelques "moments particuliers" (actes éthiques, dirait Lacan) saisis entre les années de guerres chaude et froide, des moments où la morale vacille et les valeurs se retournent comme de vieilles chaussettes. Autour de quelques figures historiques, dont celle du compositeur Chostakovitch, Vollmann livre un ouvrage encore une fois fascinant, brillant dans sa démesure, mais aussi, et pour la première fois dans son oeuvre pourtant monumentale, un ouvrage qui tutoie la sortie de route littéraire. Pour ou contre ? Voilà à quoi se résume le débat littéraire autour de ce livre. Pour le lire, en ce qui nous concerne, et l'aimer avec ses défauts. Vollmann renvoie Les Bienveillantes à la maternelle d'écriture et mérite sa médaille.Nb : Sort également ces jours-ci un essai de Vollmann sur Copernic et sa révolution. Dans le registre des essais, on attend plutôt la traduction de l'excellent résumé en... 700 pages de son Rising Up and Rising Down (somme de plus de 3000 pages), essai sur la violence, réellement fascinant, et dont Central Europe est, d'une certaine façon, le prolongement. Central EuropeWilliam T. VollmannActes Sud