
Bret Easton Ellis a vendu beaucoup de livres, a été adapté presque à chaque fois au cinéma (pour le meilleur et pour le pire). Il a provoqué quelques scandales, notamment à l'époque d'{
}, au début des années 90, et fait quelques déclarations fracassantes.L'homme est discret, cultive l'ambivalence sur sa vie sexuelle. C'est un écrivain peu prolixe et qui s'économise en dehors des campagnes de promotion de ses livres. Il n'a pas le charisme de certains auteurs, ni la folie contagieuse. Son visage est commun et on ne peut lire sur son apparence et ses apparitions qu'une sorte de détermination boudeuse au fond des yeux. Il a fêté cette année ses 46 ans, et compte 6 ou 7 livres à son actif (ce qui est assez peu en 25 ans). Alors qu'est-ce qui fait le génie de l'Américain ? Pour le comprendre, il faut s'accorder sur un point théorique immense et irrationnel, qui consiste à dire que la bonne littérature invente le monde dans laquelle elle se trouve. Et après ça, revenir sur les cinq plus grandes inventions de Bret Easton Ellis depuis son premier livre, {
}.
Ce que Bret Easton Ellis a vraiment inventé :
{Beverly Hills} et Paris Hilton
Bret Easton Ellis a inventé le référent culturel qui sert de standard aux rêves de millions d'occidentaux et d'étalon normatif à tous nos fantasmes de réussite. Fitzgerald s'était essayé à ça avant lui mais n'avait fait qu'annoncer la modernité. Ellis cueille le fruit au moment où il est bon à décrocher. Avec le portrait qu'il fait de la cocaïne, de la beauté physique et du sexe outrancier, Bret Easton Ellis a donné naissance à l'univers dominant des séries américaines ({Beverly Hills} en tête mais aussi {Friends},
}). Pour rendre la chose plus compréhensible encore : disons qu'avec ses romans, Ellis a créé tout ce qui nous arrive aujourd'hui avec Paris Hilton en figure internationale. Paris est sa créature au même titre que le Monstre était celle du docteur Frankenstein. Avec elle, il a créé les sitcoms, la pipolisation moderne, la presse trash, l'insouciance, Miami Vice, la Californie, le porno chic et la publicité. Il a inventé les aristocrates du rien et les cheerleaders fracassées qui posent en première page de {Playboy}. Les soirées se tiennent au bord d'une piscine. Les canapés sont grands et permettent de longues conversations qui s'évaporent dès qu'on tourne de l'oeil. Le monde est volatile.« {C'est le genre qui me ferait peur d'habitude, mais ce soir ce n'est pas le cas. L'allure générale est blonde, saine, Middle West, distinctement américaine, pas du tout ce qui m'attire en général. C'est une actrice, de toute évidence, parce que les filles qui ont cette allure ne viennent pas ici pour autre chose, et elle continue de me dévisager comme si c'était un défi. Donc j'ose. Vous voulez un rôle dans un film ?, lui dis-je un peu titubant. Pourquoi ? Vous avez un film dans lequel vous voulez me faire jouer ? Puis le sourire se fige et s'efface rapidement tandis que son regard se pose derrière moi.} »
Suite(s) Impériale(s)
Les traders en costume hors de prix
Avec {
}, roman dont la publication était devenue un temps une patate chaude entre éditeurs (trop brûlant, trop scandaleux), Bret Easton Ellis a quasiment inventé la finance internationale. Il n'est pas certain que les yuppies de Wall Street vivaient avant ce livre comme ils ont vécu par la suite.On pourrait dire pour faire simple que Patrick Bateman leur a donné des idées, mais ce n'est pas ça. C'est le roman d'Ellis qui a donné naissance aux surhommes qu'on dénonce aujourd'hui. On pourrait donner des dizaines d'exemples de ses créations : les cartes de visite, si l'on veut un exemple amusant, l'agencement des appartements, le pouvoir des marques, le culte des fringues et de l'apparence, le sexe abdominal et cette forme de violence sanguinaire qu'il a réintroduit dans les comportements professionnels. Avant Bret Easton Ellis, et même si tout était en place déjà, la finance ne s'était pas encore projetée en dehors de sa sphère traditionnelle, héritée des banquiers bons pères de famille et des modèles de la fin du XIXème. Après lui, le déraillement est intervenu et la folie s'est emparée du monde. Si l'on voulait charger la mule, on pourrait dire, sans plaisanter, qu'Ellis est à l'origine de la crise économique, des stocks options et de Bernard Madoff, quand bien même il ne connaîtrait strictement rien à l'économie. La finance internationale est sa création. La City est sortie de sa plume. Et la réalité se situe évidemment un cran en dessous de la fiction. Madoff, c'est le mélange de Bateman et d'un notaire de province. Un plouc triste et devenu roi du pétrole qui continue d'arnaquer les gens avec un système pyramidal qui sent des pieds. Bateman ne travaille jamais vraiment : on ne sait pas ce qu'il fait, si ce n'est passer quelques commandes à sa secrétaire. Il est dans l'immatériel. Madoff a des costumes hors de prix, des Hummers mais ce n'est pas pareil. Il lui manque la sensualité et la colère qu'on sent bouillir chez les jeunes traders de la place londonienne. Ce qu'il faut retenir d'{American Psycho}, c'est que la réalité est moins réelle que le livre lui-même. « {Je porte un costume croisé à quatre boutons en laine et soie et une chemise de coton à col boutonné, Valentino Couture, une cravate Armani en soie à motifs, et des mocassins en cuir à bout renforcé, Allen-Edmonds. Murphy porte un costume Courrèges croisé à six boutons en gabardine de laine, une chemise en coton rayé avec col à pattes, et une cravate en crêpe de soie à incrustations de batiste, Hugo Boss. Il est en pleine diatribe contre les Japonais "Ils ont acheté l'Empire State Building, et Nell's. Nell's, tu te rends compte, Bateman ?" s'écrie-t-il devant sa deuxième Absolut on the rocks ( )} »« ( ){ je décide d'intéresser un peu le jeu en leur montrant ma nouvelle carte de visite professionnelle. Je la sors de mon nouveau portefeuille en peau de gazelle (850 $ chez Barney) et la plaque sur la table, attendant les réactions.} »
American Psycho
Le mauvais goût en musique
Puisqu'il faut bien s'amuser, donnons un exemple cheap. Bret Easton Ellis a inventé le mauvais goût en musique en moins de trois pages. On connaît son goût pour le name dropping de célébrités et de marques mais les exposés sur Genesis et Huey Lewis ont tout simplement autorisé le monde à croire qu'avoir un goût de chiottes en musique pouvait être une preuve de distinction. L'exemple est simple (trois pages donc, peut-être même deux) mais a eu des conséquences désastreuses sur la pop culture occidentale. Là encore, Ellis est responsable d'un tas de trucs affreux et probablement de ces fêtes branchées où l'on croit chic de passer du Dalida ou de mauvais titres disco. Tout est de sa faute. Si on élargit sa responsabilité, on peut lui mettre sur le dos les top 100 qui polluent les programmes télé, le retour du kitsch en architecture domestique, les revivals années 60, 70 et 80. Tout est là, tout est écrit en quelques lignes dans le monologue de Patrick Bateman, dans son sérieux de fou dangereux. Ce qui est horrible est cool et intelligent. Merci l'artiste. « {C'est avec Duke (Atlantic, 1980) que la présence de Phil Collins a commencé de s'imposer, et que la musique s'est modernisée, avec une rythmique prédominante, tandis que les paroles devenaient moins mystiques, plus précises dans leur thème (peut-être à cause du départ de Peter Gabriel) et que les circonvolutions complexes, ambiguës, autour de l'idée de perte, devenaient des tubes de qualité, que je finis peu à peu par apprécier.} »«{ ( ) j'estime que Phil Collins fournit un meilleur travail dans le cadre d'un groupe qu'en tant qu'artiste indépendant et j'insiste sur le mot artiste. En réalité, il s'applique aux trois musiciens, car Genesis demeure le meilleur groupe, le groupe le plus passionnant qui soit issu d'Angleterre dans les années quatre-vingt} »
American Psycho
Frédéric Beigbeder et le name dropping
Il n'est probablement pas nécessaire d'écrire cette partie. L'oeuvre de Bret Easton Ellis a défini une esthétique dont on a parlé et qui a influencé la culture et le monde tel qu'il se présente à nous aujourd'hui. Certains en ont fait des chansons pour se donner une contenance : on pense à Bloc Party (la chanson d'ouverture s'appelle {Song for Clay}) ou à Suede (qui name-droppe sur la chanson {Obsessions}). Cette culture-là a engendré une série de faux boutons ou de bourgeons malhabiles qui s'en inspirent, en prennent les tours mais n'en procèdent pas directement. Beigbeder est ce faux bourgeon là dans la littérature française. Il y en a dans presque tous les pays, souvent centraux, souvent importants. La série de midinettes lancées par le même Beigbeder pendant sa mandature d'éditeur relève du même courant. On citera parmi elles la jolie Lolita Pille, sous haute influence ellisienne dans ses fameux romans de jeune fille en déshérence. Plus étrangement, le classique Michel Houellebecq n'a pas échapper à la tentation de faire comme Bret dans son dernier ouvrage, {La Carte et le Territoire}. L'affaire est emballée à la mode franchouillarde mais comporte son lot de préciosité en creux, lorsque Jed Martin rencontre Beigbeder justement, cite Benoït Duteurtre (dont la citation est un peu moins évidente et efficace que lorsque Victor Ward dans {Glamorama} croise Brad Pitt ou je ne sais quel acteur hollywoodien). Avec l'outing de Jean-Pierre Pernaut, notre écrivain national offre une version atrophiée et risible de Bret Easton Ellis, premier signe d'une digestion extraordinaire du modèle ellisien par l'école romanesque venue du XIXème siècle. «{ Picasso est un nom de bagnole Citroën, Steve Mc-Queen conduit une Ford, Audrey Hepburn porte des mocassins Tod's ! Tu crois qu'ils se retournent pas dans leur tombe, ces gens-là, d'être transformés en VRP posthumes ? C'est la nuit des morts-vivants ! Cannibal Holocaust ! On bouffe du cadavre ! Les zombies font vendre !(...)A la télévision, c'est encore plus retors : une loi interdit de citer des marques à l'antenne pour éviter la publicité clandestine ; en réalité, cela empêche de les critiquer. Les marques ont le droit de s'exprimer tant qu'elles le veulent (et paient ce droit très cher), mais on ne peut jamais leur répondre.} »
Les meubles IKEA
Les meubles IKEA sont un autre exemple des dérives de l'esthétique ellisienne. Bret Easton Ellis a tout dit de leur succès et de leur attrait sans jamais les mentionner. C'est lui qui a modelé l'appétence de millions de gens pour les formes fragiles, la simplicité hors de prix (bon marché) et les appartements épurés d'Hollywood.Le mobilier chez Bret Easton Ellis ne vient évidemment pas de chez IKEA (quelle honte !) mais des meilleurs designers, les plus cotés, les plus chers. C'est IKEA qui vient tout droit de ses descriptions. Un appartement bien décoré est forcément blanc ou crème, quelques meubles, quelques oeuvres d'art idiotes ou pop, des rideaux, des tapis et une moquette épaisse, du bois, du laqué, des choses transparentes. On doit voir dans l'appartement comme en soi-même : c'est ça la clé et il n'y a rien. L'appartement qui reflète votre personnalité, votre épure personnelle, votre beauté intérieure. Le nouvel appartement de Clay dans {Suite(s) impériale(s)} n'a même plus de meubles. Trop réels ? On parle un peu feng shui mais pas trop. La mode est déjà passée. Bret rame derrière. C'est ça la vieillesse. « {J'ai acheté l'appartement il y a deux ans aux parents d'un fêtard fortuné de West Hollywood, qui avait fait entièrement redécorer l'endroit et, après une nuit de fête, était mort dans son sommeil, de façon inattendue. Le décorateur que le type avait engagé, venait de terminer le travail, et les parents du mort avaient mis précipitamment l'appartement en vente. Une décoration minimale dans les tonalités douces de beige et gris, du parquet partout et des éclairages encastrés, l'appartement ne dépasse pas les 110M2 une grande chambre à coucher, un bureau, une salle de séjour immaculée ouvrant sur une cuisine futuriste et stérile mais l'immense baie vitrée court sur toute la longueur de la salle de séjour coulisse sur cinq panneaux que j'ouvre pour aérér } »
Suite(s) impériale(s)