Babylon A.D. ou Dantec pour les nuls : le livre ou le film ? (8)

26/08/2008 - 12h53
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Babylon A.D. ou Dantec pour les nuls : le livre ou le film ? (8)

 

La "malédiction Alan Moore" s'étend à Maurice Dantec. L'adaptation de avait été un désastre Mégatonnique de lourdeur et de maladresse et on se demande ce qui pourrait advenir des si elles étaient placées entre de mauvaises mains. , le troisième roman de Dantec, et le second dans lequel apparaît le Mercenaire philosophe Tooroop, est mon préféré avec , pour la linéarité de sa trame, l'efficacité de son style et son souffle épique. On craignait que mathieu kassovitz n'en fasse n'importe quoi et on n'avait pas tort, même si ce n'importe quoi nous plaît assez en définitive, proposant un digest de Dantec tout à fait convenable et qui d'une certaine façon ne dénature pas son propos.

 

 

 

Qui est qui

 

Tout le monde a entendu parler des difficultés du réalisateur de La Haine pour boucler un projet qui lui tenait à coeur et sur lequel il travaillait depuis des années : un budget énorme mais pas suffisant pour boucler le film, une relation immédiatement conflictuelle avec l'acteur principal Vin Diesel, et des interventions castratrices des studios. Du Hollywood pur jus, donc, mais il ne fallait pas commencer. Par delà ce blabla, Babylon A.D. est un film d'action SF mainstream et Babylon Babies un roman en forme de conte philosophique, ce qui fait qu'ils ont assez peu de rapports l'un avec l'autre.

 

 

 

Le film échoue là où attendait qu'il échoue : rendre la langue de Dantec, l'intrication de la science et du texte, les détours philosophiques placés comme de petites bombes à neutron au coeur de l'action. Les délires liés aux amphétamines sont évacués. Le cinéma ne pouvait rien en faire sans déstructurer son attirail : on ne lui en veut pas. L'image est incapable de rendre l'intelligence ou la réflexion autrement que par le mécanisme lourdaud de la voix off (je fais une exception pour Ghost Dog) : celle de Vin Diesel ne tient pas la distance et on ne croit pas une seule seconde à la qualité réflexive de ce dernier. Le film échoue à donner une crédibilité à Aurora et à ce qu'elle porte. La seconde moitié du film est expédiée en un tour de main assez triste où le Mérovingien Lambert Wilson vient donner l'assaut argumentaire final (les bébés du futur, bah oui) comme pour se débarrasser d'une patate chaude. Ajoutons à ça la performance nullissime d'une Charlotte Rampling venue gagner son troisième tiers prévisionnel (?) en épouvantail sectaire et on tient l'une des mises en images les plus médiocres qu'on ait vue depuis un bail.

 

 

 

Le verbe ou l'image

 

L'échec de Kassovitz est en partie l'échec du cinéma devant le livre, mais également le sien : son approche formelle est rudimentaire, sans imagination, là où le livre demandait une réflexion véritable sur la langue du cinéma et ses moyens. Dantec est l'écrivain par excellence, l'homme du verbe. Babylon Babies inadaptable ? Pas si sûr et d'ailleurs le film ne manque pas d'intéresser. Kassovitz, à défaut de faire avancer la réalisation, semble emprunter un moment la seule voie qui aurait pu le tirer d'affaire : celle du western. Babylon Babies est comme Grande Jonction un western, avec sa caravane, ses femmes, son cowboy. Kassovitz hésite à se lancer, tente quelques scènes cinématographiques mais peine à articuler les sections épiques du roman (celles où le trio roule à travers la plaine par exemple) et les sections urbaines. On entrevoit quelques bons points : le sous-marin, la fusillade où la mère supérieure perd la vie, la cabane au Canada, mais le parti pris n'est pas suivi. L'ouverture du film est symbolique à cet égard : Kassovitz aurait dû faire Pale Rider et il plagie Rambo.

 

 

 

Si le film n'est pas un échec complet (on marche dans l'émotion finale, aussi péniblement exposée soit-elle, on retrouve des sensations), c'est parce que Diesel tient la boutique. Son jeu sans relief donne une version de Toorop à laquelle on avait pas pensé en lisant le livre : une version brutale. Le guerrier philosophe qui nous plaisait dans le livre a ici une consistance plus primitive : il parle comme une petite frappe avec une voix de basse, il a des avants-bras dessinés, le crâne rasé. Diesel est beau avec son humour bidon et son visage inexpressif. D'une certaine façon, il propose une variante light du personnage de Dantec qui vaut la peine : un Dantec de petits casseurs passés professionnels, un avant-Toorop d'après l'apocalypse. Vin Diesel ne joue pas le héros fatigué, il en est incapable. Il joue l'agent du destin. gérard depardieu est bien dans son rôle, malheureusement tenu en une poignée de secondes et Mélanie Thierry, avec son visage toujours jeune et un rien détraqué, fait une Marie Zorn tout à fait crédible. Marie Zorn a de grands yeux et Mélanie Thierry a les yeux les plus ronds de la planète cinéma, au point qu'on la trouve parfois aussi touchante et "extraterrestrielle" qu'E.T.

 

 

 

Dantec pour tous

 

Babylon A.D. prend quelques bons points lorsqu'on arrive à New York également : Kassovitz réussit quelques plans, quelques intérieurs. La mécanique hollywoodienne n'est pas si éloignée alors de la sophistication primitive de Dantec, l'homme qui, sous la science, fait un polar de supermarché. Le film se sauve en n'étant pas prétentieux. Il y a aussi ça chez Dantec : une littérature humble, presque populaire, que la médiocrité du film rend bien. Dantec est viril, couillu. Babylon A.D l'est un peu, presque vulgaire. Dantec est madeleine lorsque Toorop devient le "père" des enfants, lorsqu'il meurt et renaît. Dantec est passion, christique résurrection pour catéchisme de première année. Babylon A.D le suit à la trace et fait merveille. Kassovitz touche à la grâce sur une seule scène : lorsque Toorop et Marie Zorn sont dans la salle de bains. Toorop s'est fait sa piquouze et Mélanie Thierry arrive derrière lui l'épaule dénudée, belle comme Emmanuelle Béart dans Manon des sources. Elle est pourtant maquillée comme une femme. Toorop a la gaule mais la moine arrive. Les regards qui s'échangent valent de l'or et on croit un instant que le film pourrait se faire comme il faut. Raté.

 

 

 

Livre et film échangent finalement plus leurs défauts que leurs qualités. Le livre l'emporte haut la main mais le film fait un bon fond d'écran à la lecture d'un roman de Dantec avec ses explosions et son univers respectueux. Dantec trahi, Dantec massacré. Pas sur ce coup-là, mais ça n'est pas passé loin. Dantec vulgarisé peut-être. Dantec pour les chasseurs et les amateurs de tuning. Il n'y a même pas de rock dans le film, c'est dommage.

 

 

 

 

 

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