Baby Leg : l'horreur près de chez vous

02/02/2012 - 09h21
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Alors que son presque correligionnaire Mitt Romney vient de remporter la Floride, l'ancien mormon défroqué Brian Evenson est revenu, il y a quelques semaines, avec une novella (petit roman) au Cherche Midi, intitulée Baby Leg. D'une centaine de pages, ce court roman intrigant s'inscrit dans une veine horrifique que l'écrivain avait déjà largement explorée auparavant, notamment avec sa déstabilisante Confrérie des Mutilés, veine horrifique qui, sur le fondement des traitements de fait divers, de Jauffret à Rémès est en train de devenir un petit mouvement littéraire à elle toute seule. Le monde veut se faire peur. Le monde veut du sang qui gicle, des têtes qui explosent, de la perversion sexuelle et de la claustration : o tempora, o mores, voici un appel d'air étonnant et qui en dit beaucoup sur notre décadence (non, je ne fais pas un revival Drieu La Rochelle). Horreur, donc, malheur aussi dans ce Baby Leg curieux et qui convoque, comme le dit bien la 4ème de couverture, l'univers de David Lynch, des bandits manchots et des réalités qui dévisssent. Le roman démarre comme il se termine ou presque avec un type nommé Kraus (on le lui dit), à demi paumé, amnésique et dans un sale état. L'homme a visiblement perdu une main et la boule et attend que cela se passe dans une cabane dans les bois, en attendant... en attendant d'attendre. La parano est immédiate. La main coupée en atteste, il s'est passé quelque chose mais quoi. L'homme (ce qui ne gâche rien) rêve d'une femme un peu jolie (sa copine?) qui à la place de sa jambe, droite ou gauche, a un membre de bébé.... Baby Leg. Il sort guidé par la faim, va se nourrir à l'épicerie du coin où il se fâche avec l'épicière Gladys qu'il étrangle et massacre. Il rentre, reçoit des visiteurs. Un type lui parle à l'oreille et au téléphone. C'est un médecin du genre fou, Dr Moreau ou on ne sait trop quoi, des services secrets de la mafia, de n'importe quoi qui fait très peur. Des tueurs agents immobiliers se pointent et s'est reparti pour un tour.

 

Mais pourquoi ? C'est là qu'est la question mais pas la réponse. Evenson choisit de nous enfermer dans une boucle temporelle magistrale qui rappelle le film espagnol Timecrimes et les multiples jeux sur le temps qu'on a pu aimer ces dernières années (on y a modestement contribué nous-même l'année dernière). Un personnage est condamné à revivre sans cesse le même "film" dans un sentiment où réalité-rêve-fiction se mêlent, se confondent et se neutralisent. Sa vie devient une séquence, un cinème répétitif dont il ne peut se dégager. Avec Evenson, c'est un Jour sans fin sans la journée de la marmotte avec des bras qui tombent, une femme moignon armée d'une hache et des savants fous. Et tout ça pour quoi ? Pour rien évidemment, car on n'aura (je ne devrais peut-être pas le dire) AUCUNE information explicative, AUCUNE solution, AUCUN élément. C'est là la magie du livre de Brian Evenson qui écrit remarquablement ici et utilise son procédé juste comme il faut : un tour explicatif, un tour de répétition, un tour avec un petit espoir et un échappatoire et retour, rien de plus, rien de moins. Les personnages sont impeccables, brossés rapidement mais solides, si bien que, dans un tel délire, on se prend à croire dur comme fer à la réalité de la situation. Avec un tel "pitch", pas la peine de dire que beaucoup resteront sur le carreau mais qu'il y en aura aussi qui viendront chercher l'angoisse et le noeud dans la gorge. Est-ce une critique du quotidien ? De la vie comme répétition ? Un simple exercice de style ? Que signifie le moignon en jambe de bébé, psychanalytiquement parlant ? On notera que, dans le roman, les membres amputés réagissent et vivent comme des vrais ? Sommes nous tous des morts vivants en répétition ? Y a-t-il une manipulation de grande échelle qui nous a échappé ? Sommes nous dans le monde ou dans la pure exploration d'une névrose individuelle ? Baby Leg, c'est Twin Peaks pour les nuls avec moins de personnages. Du bonheur dégoulinant de simplicité et de ligne claire. Un vrai exercice de pédagogie.  

 

Ceux qui ont perdu de vue Evenson depuis la Confrérie des Mutilés prendront toutefois soin d'éviter ce livre qui dérive à des années lumière des romans les plus lus de ce côté ci de l'Atlantique du bonhomme. L'auteur n'en reste pas moins passionnant, sidérant et carrément inquiétant. On ne voudrait pas pour tout l'or du mort savoir ce que ce type a dans la tête, ni être à sa place. Il y a des jours où la séparation entre le lecteur et l'écrivain doit être maintenue étanche. Avec Evenson, cela doit s'appliquer strictement.  

 

 

ici, une main coupée par une tronçonneuse (et non une hache)

 

Par Benjamin Berton
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