
On ne va pas se mentir : on n'était pas familier de la poésie d'Andrée Chedid qui présentait pour nous (trentenaire), l'horrible désavantage d'être la grand-mère et collaboratrice parolière (occasionnelle) du chanteur connu sous le nom de M. Andrée Chedid a eu une vie exaltante, puisque née au Caïre dans une famille très favorisée d'origine libanaise (chrétienne) et mêlée aux évènements du siècle. Elle vit au Liban, étudie à Paris, se marie et s'installe définitivement en France aux alentours de 1943. C'est un peu après et à l'approche de la trentaine qu'elle engage les hostilités littéraires et démarre par la publication de poèmes.
Sur ce qu'on en a lu (un roman, , très beau, écrit en 1960 et adapté ensuite au cinéma par Youssef Chahine et quelques poèmes de-ci de-là), Andrée Chedid était ce qu'on appelle un "écrivain du bonheur", ce genre de personnes à chercher (et à trouver) la lumière dans la pire des situations. Son Orient était un Orient de souvenirs, chaleureux, accueillant, mais souvent tragique et sali par le temps, la misère, les guerres. Elle semblait célébrer, d'un oeil de gamine, un âge d'or qu'elle-même n'avait pas connu, présentant (à la manière d'un Salman Rushdie plus contemporain et plus jeune) une sorte de regard tendre et lucide sur l'état du monde. En poésie, ses vers libres et brefs trahissaient une forme d'angélisme poétique qui n'était néanmoins pas simpliste. Chedid travaillait avec des mots simples (elle a démarré l'écriture en anglais), des images-concept, des formes primaires, primitives, sans s'éloigner d'une simplicité et d'une transparence enfantine qui donnaient à sa poésie de faux airs d'Eluard. Engagée dans la transmission orale de la poésie (le Printemps des poètes a inauguré un prix Andrée Chedid de la poésie chantée en 2009), Chedid en faisait un instrument de communication vers l'intériorité, un instrument immédiat et n'admettant aucune médiation, pas même celle du sens ou de l'allégorie.
Elle pouvait ainsi écrire des textes sacrément simples et pas brillants comme celui-ci :
"Poursuite du coeurAu plus près de toiVoisinant avec l'arbreJ'atteins l'éternité Du Coeur et de l'instant.Au plus près de toiJ'invente l'océan.Nos parcours sont des fleuvesQui suppriment le temps."
.... ou des trucs pour les gamins qui faisaient le bonheur des instituteurs de CM1 et CM2.
"Quant à Moi ! », dit la Virgule,J'articule et je module ;Minuscule ; mais je réguleLes mots qui s'emportaient !
J'ai la forme d'une Péninsule ;A mon signe la phrase bascule.Avec grâce je granuleLe moindre petit opuscule.
Quant au Point !Cette tête de muleQui se prétend mon cousin !
Voyez comme il se coagule,On dirait une pustule,Au mieux : un grain de sarrasin."
Là où elle réussissait le mieux, c'est quand elle saisissait par la banalité de ses mots et l'apparente médiocrité de ses installations rimées, une émotion intacte comme sur "l'avenir suspendu", l'un des chouettes poèmes tiré de son recueil Rythmes. En cela, ses plus grands succès étaient autant des succès de compositrice pop que de poésie contemporaine.
EnclosDans le fruit délectableDe nos corpsDans la pulpe savoureuseDe notre chairNous oublions le tempsSon harpon impitoyableQui peu à peu nous dégradeEt nous entraîneDans les filets de la mort
Comment se soumettreAu détissage de nos peauxAux flux de nos ridesAux piétinements de l'âmeAu pourrissement des os.
Comment ignorerLa morosité de l'aubeLes pâleurs de la nuitLes brisures de la flammeOu le chant appauvri
Comment redresserLa fourbe courbureComment se détournerDe l'avenir suspendu ?"
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