Alice Carroll vs Alice Burton : le livre ou le film ?

24/03/2010 - 12h32
  • 0
Alice Carroll vs Alice Burton : le livre ou le film ?
En savoir plus

 

On nous aurait menti : à voir le film de Tim Burton après avoir relu (dans la collection Bouquins) la quasi intégralité des aventures d', il n'est pas permis de penser que le film qui se donne à voir sur nos écrans en 3D est une adaptation de l'oeuvre du brave Charles Lutwidge Dodgson. Le titre est identique, certes. La jeune Alice est appétissante et a la cuisse agile, ce qui nous ramène peut-être au regard tendre et un peu concupiscent qui devait animer le mathématicien Dodgson lorsqu'il lorgnait dans son canot sur la petite Alice Liddell. On retrouve bien quelques effets esthétiques qu'une lecture moderne du chef d'oeuvre de Carroll aurait pu suggérer ; un super lapin blanc, un chat de Cheshire beaucoup mieux que celui du dessin animé, des jumeaux Tweedledum superbes et presque aussi craquants et absurdes que ceux du livre... mais pour le reste ?

 

Ceux qui ont cru que Tim Burton adaptait Alice au Pays des Merveilles se sont gourés. Tim Burton effectue bien un retour au livre pour rendre à certaines créatures lissées par la transposition animée de 1951 un véritable référent à l'imaginaire enfantin (plus sombre, plus baroque, plus idiot), mais ne peut pas s'empêcher de changer son Alice en tout autre chose. Est-ce que le résultat est si mauvais que nos collègues de la rubrique cinéma l'ont écrit dans leur critique du film ? Pas sûr.

 

De Carroll, Burton ne garde rien que l'enveloppe des personnages et il le fait avec toute la force de son imagination, tournant le conte coloré et enfantin vers le seul monde qu'il connaît et est susceptible de peindre : celui de l'adolescence. L'astuce initiale qui situe le film dans une autre temporalité que celle d'Alice, le livre, est un mouvement audacieux que Burton ne pouvait pas laisser échapper. C'est à la fois une idée de génie mais l'idée qui condamne le film tout entier et surtout lui interdit de s'approcher jamais de ce que le livre avait à dire. En effet, si Alice le livre a eu cette postérité, c'est en partie parce que personne n'a jamais été capable de comprendre de quel point de vue il avait été écrit. Comment un type tel que Lewis Carroll pouvait avoir inventé ça, écrit cela de cette façon ? A quelles fins ?

Les interprétations psychanalytiques (pédophile ? gaucher ? mateur ? impuissant?), littéraires (surréaliste) n'ont jamais épuisé la question qui repose, tapie et heureuse, au coeur de chaque énigme proposée à Alice dans son voyage merveilleux. La notion de surprise est au coeur du travail de Carroll et cette surprise n'existe pas tant parce que ce qu'elle voit est surprenant (c'est l'erreur de Burton) mais parce qu'on ne comprend pourquoi elle voit ce qu'elle voit et par quel prodige on nous en fait profiter. Le miracle de Carroll, c'est qu'il nous fait voir ce qu'aucun adulte n'a été capable de faire voir à un enfant qui est une sorte de reflet bizarroïde et quasi kaléidoscopique du monde enfantin. Le jeu de regards et de miroirs homme/enfant/homme/enfant est infini et conduit à l'ivresse procurée par le livre (symbolisée dans la grande chute initiale et les multiples empoisonnements qui suivent). En situant son film dans l'âge adolescent, Burton se lie les mains mais offre un spectacle traditionnel honorable.

 

Sur le plan visuel, Alice 2010 se défend et rivalise parfois d'imagination avec les couleurs et les créations d'Alice 1865. Burton a de bonnes intuitions dramatiques quand il invente un passé au Chapelier Fou. L'idée d'une partie de thé qui s'éternise et s'enlise dans le désastre sans fin est superbe. Pour le reste, les rares "non-senses" et "jeux de mots" qui faisaient le sel du roman et qui ont échappé au cut sont dysfonctionnels parce que portés par un regard qui a déjà été sali par le monde et par l'oeil (pubère) du réalisateur. Alors que Burton a la réputation d'être un éternel adolescent, c'est son absence de pureté, ses grosses pattes sales gothiques et sexuées (malheureusement) qui viennent ruiner l'équilibre sur lequel repose Alice. Le mécanisme qui conduit à la faillite est du reste explicité d'emblée par la scène où Alice, avant de tomber dans le trou, surprend son frère en train de ploter une vieille amie. Ce n'est pas l'Alice enfant qui tombe mais l'Alice qui a vu l'ours qui a vu l'ours. Pas la peine de chercher plus loin. Non match. Le livre et le film ne s'opposent même plus. Ils parlent de choses tout à fait différentes.Voir aussi :Diaporama : Alice au pays des merveilles et ses représentationsRétro vidéo : La belle époque de Tim Burton

 

Vos commentaires

Toutes les rubriques
  • Cinéma
  • /
  • Société
  • /
  • Livres
  • /
  • Télé
  • /
  • Musique
  • /
  • Expos
  • /
  • Forum
articles les + lus
  • la télé qui vous veut du bien La feel good tv, la télé qui vous veut du bien
  • Ces choses à savoir avant un entretien d’embauche
  • BP : la faune marine mutante inquiète
  • Obiwan Kenobi arrêté par la police
  • Si Wes Anderson avait réalisé Battleship Si Wes Anderson avait réalisé Battleship
  • Fast & Furious résumé à ses changements de vitesse
  • rap gay Rap et homosexualité : le début du coming out ?