
Le 2 mai n'est pas que la date du débat télévisé Royal Sarkozy. Certains romantiques célébreront avec presque autant de ferveur que d'autres couvrent de fleurs la tombe de Jim Morrison et d'Oscar Wilde, le 150ème anniversaire de la mort d'Alfred de Musset. Le jeune prodige des lettres françaises (les grandes pièces de Musset ont été écrites avant ses 25 ans) souffrait, ce qu'on sait peu, d'une malformation cardiaque qui lui coûta la vie et lui donna peut-être (si l'on croit à cette vieille théorie des "humeurs"), son penchant particulier pour les émotions extrêmes, un rien surjouées, et l'emballement du coeur. Tué une première fois symboliquement par l'horrible Georges Sand, laquelle le trompa devant ses yeux de malade, lors d'un voyage en Italie, avec son médecin (sans qu'il soit remboursé par la Sécurité sociale), Musset termina sa carrière Académicien, gratifié de la Légion d'Honneur, mais oublié, bibliothécaire obscur sous l'Empire, incapable d'écrire quoi que ce soit. On peut imaginer que ce qui lui arriva donc le 2 mai 1857, à 47 ans seulement, n'était pas une si mauvaise chose.
Pour ceux qui n'ont en tête que les vers glorieux d'Il ne faut jurer de rien ou de Lorenzaccio (la pièce d'entre les pièces), voire pire les images de cet immonde biopic de Diane Kurys, un petit passage par la case poésie permet de retrouver en Musset la figure du poète morbide, tout aussi énergique et enflammé que Rimbaud, mais moins imaginatif et ontologiquement désabusé. Ce qui émerveille chez Musset, avant toute chose, c'est sa capacité à exprimer à la perfection LA CONDITION DU COEUR. Dans ce registre, Musset est difficilement battable et n'accepte comme concurrents que l'italien Leopardi et l'anglais Keats. Ici, Musset évoque, dans un texte d'une fluidité et d'une évidence impressionnantes, allégoriquement la Solitude. Il ne faut pas se fier à la simplicité du vocabulaire et à l'absence d'effets. La lisibilité d'un Keats ou d'un Musset est sans aucun doute l'un de leurs meilleurs atouts et l'une des choses les plus ardues à réaliser crayon en main.
LA VISIONAmi, notre père est le tien. Je ne suis ni l'ange gardien, Ni le mauvais destin des hommes. Ceux que j'aime, je ne sais pas De quel côté s'en vont leurs pas Sur ce peu de fange où nous sommes.Je ne suis ni dieu ni démon, Et tu m'as nommé par mon nom Quand tu m'as appelé ton frère; Où tu vas, j'y serai toujours, Jusques au dernier de tes jours, Où j'irai m'asseoir sur ta pierre. Le ciel m'a confié ton coeur. Quand tu seras dans la douleur, Viens à moi sans inquiétude. Je te suivrai sur le chemin; Mais je ne puis toucher ta main, Ami, je suis la Solitude.
Par Benjamin Berton