Alex D Jestaire - Tourville

11/10/2007 - 12h30
Alex D Jestaire - Tourville
Tourville ou 775 pages d' une langue frétillante et violente, outrancière et colorée, un langage enfin à même de restituer une époque qui voit la réalité fusionner avec le simulacre médiatique. Une analyse en 5000 signes de notre linguiste résident Maxence Grugier.

Pour Jestaire c'est évident, dans un monde où la télévision et les échanges automatisés d'informations ont remplacé le langage, l'écriture se doit d'être à l'image de son époque. A l'argot typique des adolescents du monde entier, déjà fortement teinté d'anglicisme, que nous connaissons tous, Alex D. Jestaire juxtapose plusieurs niveaux de langages différents : néologismes inventés et expressions tirées de séries télévisés ou de film, langage de messagerie sms, vocabulaire économique de la mondialisation, argot contemporain et jargon des banlieues, tout cela dans le but de parvenir à la création d'une langue actuelle, mutante, riche et complexe, mais également à sa critique.

Un exemple ? Sur la smsisation de la langue : "les filles se mettent sur leurs lits – elles font bon C koi stambrouil ? Je leur demande vous utilisez toujours des raccourcis texto quand vous parlez ? Elle me font C koi ton D-lir ? (…) On se calme les filles– je vois bien que vous jouez avec moi que vous pourriez vous exprimer de manière disons moins cryptique - ou alors il va falloir que je sous-titre." P.126.Vous l'avez également remarqué, l'auteur est fâché avec les virgules et en cela il rappelle georges perec (ou philippe Djian, première période selon la grille de référence du lecteur) et ça fonctionne plutôt bien. Son style parlé aussi dynamique que bordélique n'en est pas moins extrêmement vivant et il est souhaitable que le lecteur doté d'un minimum de patience passe sur les tics et les tropes d'écritures pour découvrir une langue frétillante et violente, outrancière et coloré, un langage enfin à même de restituer une époque qui voit la réalité fusionner avec le simulacre médiatique.

Teufeurs, métalleux et pontes du porno

La force de Jestaire est aussi d'avoir su donner la parole aux différentes tribus urbaines qui peuplent sont livre (et investissent notre société), dans l'usage continu et indifférencié d'un langage qui leur est propre. Teuffeurs, jeunes bourgeois, notable, mafieux, pontes du porno, goth-metal, nerd, toutes les communautés contemporaines sont passé au crible extravagant de Tourville. Comme d'autre écrivains de son époque, Alex D. Jestaire parsème son texte de références et de repères connu de ses lecteurs (ou tout du moins, d'une certaine génération de lecteurs, preuve en est à la lecture d'un hilarant article du Figaro posté sur le profil myspace de l'écrivain) parfaitement compréhensible par toute une génération gavé de télé-réalité (Loft Story, Îles de la tentation, Koh Lantah, etc…), de discussion par telephone mobile interposés et de débats sur les forum informatisés, mais certainement totalement impénétrable pour une autre frange du lectorat.

C'est peut-être dommage, mais la difficulté n'est pas insurmontable puisque ce mixage stylistique emprunte aussi à divers modes d'expression identifiable : scenario, cinéma de genre (Blair Witch Project, transformé en "situation à la Blairwiche",Mulholland Drive de David Lynch, Vidéodrome de David Cronenberg, mais aussi Alien 3, Matrix ). Jestaire dote aussi son récit d'une bande son en continu et son univers doit beaucoup à la musique qui,à l'heure des lecteurs mp3 et du téléchargement massif sur internet, nous accompagne désormais dans tous nos déplacements. Electro-pop, techno, hardcore, hip hop, trip-hop, variété, tous les styles sont représentés, du meilleur au pire, soulignant des situations souvent cocasses parfois tragiquesL'auteur emprunte aussi aux jeux vidéo, jusqu'à dans le déroulement de son intrigue, dans un concentré de culture populaire en action. Avec Tourville, Jestaire établit ainsi un nouveau standard de la littérature française, une forme d'écriture qui évolue au rythme de la société et desévènements qui l'entoure, un véritable littérature du chaos.

Scabreux et hilarant

Un chaos qui fait écho à celui du monde, car en matière de morale et de valeur, on ne peut pas dire qu'Alex D. Jestaire fasse parti des foules d'optimistes qui parcourent nos rues.On peut même dire qu'en matière de critique sociale il n'y va pas avec le dos de la cuillère. Pornographie, merchandising forcené du sexe, zoophilie, coprophagie, viol et prostitution, exécution d'enfants, cannibalisme, mort atroce dans un simulacre d'ébola mélangé à une mycose génitale tueuse, Tourville ne manque ni d'actions, ni de situations scabreuses – et souvent paradoxalement hilarantes, Nabucco étant continuellement à côté de la plaque, même si parfois dramatiques.

A ce titre, le roman réjouira autant les fans de gore ou de science-fiction, les cinéphiles et les amateurs de théorie de la conspiration (au deuxième degré s'entend) que les musiques nerd de tout poil, et tout ceux qui cherchent des personnages attachants, mais ambigus, dans un livre univers brassant avec talent l'entropie de notre époque décadente (mais tout de même totalement poilante). Et ça aussi, c'est un conclusion en forme d'hommage à Jestaire, l'écrivain français qui nous offre sans conteste le roman le plus excitant de cette rentrée 2007. Lisez-le !

TourvilleAlex D. jestaireAu Diable Vauvert

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