Alan Moore termine son Neonomicon en beauté : sexe, mort et saleté

21/04/2011 - 10h43
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L'auteur
Benjamin Berton

On avait parlé en fin d'année dernière des premiers numéros de la nouvelle série d' Alan Moore, Neonomicon. Aujourd'hui et alors qu'on a lu il y a pas très longtemps, le dernier numéro paru, on se retrouve assez dans l'analyse donnée par cet internaute : "Oh my god, oh my god! Houuuh." On ne sait pas trop si ces cris sont des cris d'horreur, de joie, de jouissance, de surprise, mais cela pourrait tout aussi bien être les quatre à la fois tant l'émotion est intense et trouble quand on referme cette mini-saga parfaitement servie, rappelons-le, par le dessin de Jacen Burrows. Notre état ne surprendra pas l'auteur qui déclarait au sujet de cette bande-dessinée : "It is one of the blackest, most misanthropic pieces that I've ever done. I was in a very, very bad mood." (C'est un des oeuvres les plus sombres, les plus misanthropes, que j'aie jamais réalisé. J'étais de très mauvaise humeur.")  On comprend mieux. Moore a également précisé qu'il s'agissait d'une série alimentaire qui devait lui permettre de faire face à une note des impôts. Ce n'est pas une mauvaise manière de s'y prendre.

Suite naturelle de The Courtyard, lui-même déjà bien flippant mais plus monolithique, Neonomicon est un hommage à Lovecraft au premier degré mais aussi quelque chose de beaucoup plus perturbant qui nous amène à la limite (ir)rationnelle des mondes que fréquente Moore désormais, entre sexe, magie, horreur, goût du fantastique, et toujours ce sens du réalisme et des situations justes qui rend toutes ces énormités palpables. Pour tout avouer, Neonomicon est une histoire qui laisse en partie sur sa faim : son ambition n'est à ce stade pas démesurée et on se demande bien pourquoi l'affaire s'arrête officiellement là, alors que la fin ressemble comme deux gouttes d'eau à un début.

 

Il y a encore un tas de choses à éclaircir quant à l'origine de ce à quoi on a été confronté tout au long de ses 4 numéros : origine de la créature funky qui baisouille la détective nymphomane, origine détaillée de la langue de Lovecraft, signification à rebours de ce qui s'est passé dans The Courtyard et j'en passe. Même avec ces zones d'ombre et surtout grâce à elles, l'ensemble a un charme vénéneux qui est la signature des grandes oeuvres et continue d'interpeller longtemps après la lecture. Il y a d'abord la gêne immense qu'on avait ressenti dès l'origine face au caractère explicite des scènes, au mélange de viols et de magie qui touche les protagonistes, malaise aussi par rapport à la cohésion et à la sérénité dingo de la communauté diabolique, malaise enfin parce qu'on n'y pige pas grand chose, tout en étant irrésistiblement attiré par tout ça. Moore joue avec les codes des séries télé policières on l'a dit, il joue aussi avec les ressorts dramatiques les plus élémentaires et plus faciles à activer (le sexe, la mort, la saleté) mais en nous retenant toujours d'y goûter ce qui, d'une certaine manière, provoque de la culpabilité et de l'incompréhension.

 

Neonomicon dans son ensemble ne donne pas grand chose ni grand monde à qui se raccrocher : les héros ne sont pas (si) attachants, le dessin est glacial, le monde est froid, le trait sec de Burrows renforce l'inhumanité du tout et on ne sait pas trop à quoi s'attendre. Cerise sur le gâteau, la principale protagoniste qui a passé deux numéros entiers à se faire violer par un monstre avec une bite géante admet à la fin qu'elle a pris ça plutôt bien et que cela l'a aidée à avancer. Oh bon sang. Où est la morale ? Malgré tout ça, et c'est ce qui effraie par dessus, on est persuadé que Moore parle de notre monde et pas d'autre chose.  

Les réactions à la lecture de la conclusion de Neonomicon sont assez mitigées de la part des fans. Certains sont comme hypnotisés, beaucoup ne comprennent pas. La tendance générale sera d'en faire une oeuvrette du magicien de Northampton. Ce serait une erreur. Tout le Moore moderne est là, ambigu, menaçant, le Moore à grosses bagouzes, à barbe de druide, le Moore porno, le Moore qui fait crisser ses ongles sur l'ardoise sociale. On attend bien sûr avec impatience, pour dans quelques semaines, quelques mois (la date de sortie officielle est en juillet), la prochaine livraison de . Celle-ci sera sans doute comparée à Neonomicon plus grand public même si tout aussi magique et alambiquée. L'action se déroulera en 1969. On y sera en 1969, à Londres.   

 

PS : Ceux qui n'ont pas acheté les numéros de Neocomicon à l'unité auront droit à une édition reliée en novembre chez Avatar (en anglais toujours).

 

Par Benjamin Berton
COMMENTAIRES
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Lu hier soir et beaucoup aimé. Il est vrai que les lecteurs n'ayant pas une connaissance approfondie des oeuvres et du personnage de Lovecraft resteront sur le seuil, mais pour les fanas du maître de Providence, tout est là ! La série est en fait un hommage à HPL bien sûr, tout autant qu' une synthèse sur l'impact du Mythe de Cthulhu dans l'imaginaire contemporain. l'histoire est en fait le prolongement de la nouvelle "le cauchemar d'Innsmouth" avec ses profonds toujours présents, ses cultistes qui ont évolué en partouzeurs toujours partant pour célébrer des cérémonies impies, avec en toile de fond l'influence de Nyarlathotep toujours prompt à pervertir l'humanité pour préparer le terrain à ces dieux tout puissants. Je connais mal l'oeuvre de Moore, beaucoup mieux celle de HPL, et cette adaptation à l'heure actuelle de ses fantasmes, qui peut ressembler à du Clive Barker, le HPL moderne, m'a entièrement conquis.
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Anonyme | le 30/10/2013 à 11h34 | Signaler un abus
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c\'est bien gentils tout ca mais vous etes condescendant car vous trouvez tout naturelle que cette BD ne soit pas traduite en francais!!!Tout le monde ne fait pas partit de l\'
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Anonyme | le 07/03/2012 à 13h30 | Signaler un abus
Votre réponse...
Je ne vois pas ce qu\'il y a de condescendant dans ce billet. Il se trouve qu\'aucune traduction n\'est annonc
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Anonyme | le 07/03/2012 à 13h30 | Signaler un abus
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