
Après son stimulant Lost Girls (Les Filles Perdues), paru chez Delcourt dans une édition splendide et toujours disponible pour un Noël licencieux, Alan Moore revient sur la question de la pornographie et de l'excitation sexuelle avec un livre en forme d'essai intitulé 25 000 Years of Erotic Freedom.
Le bouquin d'une centaine de pages est constitué pour moitié de photographies et de reproductions d'oeuvre d'art ayant trait à la pornographie ou aux arts érotiques : gravure de Beardsley pour Salomé, illustrations des 120 journées ou de la Justine de Sade, L'Origine du Monde de Courbet et autres joyeusetés anciennes ou plus contemporaines (une double page en noir et blanc de Larry Clark, par exemple). Le reste est un essai original du scénariste de comics et romancier sur les conditions dans lesquelles la pornographie s'est développée à travers les âges et les sociétés : depuis l'âge des cavernes jusqu'à l'avènement du porno sur Internet.
A la lecture des 50 pages de Moore sur le sujet, il faut avouer qu'on est pas bouleversé, ce qui n'est pas si fréquent chez lui. Le propos est plutôt banal, soutenu par l'érudition habituelle de l'auteur des et un anglotropisme prononcé pour la période victorienne. Moore choisit de traiter la chose sous l'angle quasi exclusif de la pornographie occidentale. Il insiste sur les gravures perdues de William Blake, sur les oeuvres maudites et expurgées, sur la lente mais certaine expropriation du désir sexuel de la sphère collective voire publique.
Plus globalement, son idée générale est de promouvoir une pornographie de qualité, une pornographie assumée, pour adultes et de redonner ses lettres de noblesse à celle-ci plutôt que de la consommer ultramassivement comme un produit de contrebande fabriqué dans des ateliers plus ou moins clandestins et qui font de la m***. Moore recommande comme... Ovidie de s'interroger sur la destination de la pornographie et aussi de ne pas oublier qu'elle peut s'adresser aux femmes. Il semble réaliser en disant cela un sorte de plaidoyer pro domo et un examen marketing de son propre travail, ce qui n'est pas le plus gênant. Les meilleures pages de l'essai portent sur le rejet de la pornographie dans la sphère privée et notamment sur le passage des cinémas pornos populaires (il y en avait des dizaines à Paris) dans les années70 à des cabines privées, voire à un stade uniquement masturbatoire sur le net. La transition d'une pornographie festive et tournée vers l'autre (la 'touze comme carnaval lubrique) à une pornographie de branlette tournée vers soi, le passage de la libération sexuelle (et spermatique) à une sorte d'inculpation de la branlette sont peut-être ce qu'il faut retenir ici.
Le livre lui-même est un objet plutôt intéressant et élégant. Il peut avoir sa place dans une bibliothèque spécialisée. Pour le reste, on n'en fera pas tout un fromage.
PS : pour ceux qui attendaient cette affaire, toujours aucune trace du tome 3 de , en version française. Annoncé pour septembre, la publication a été reportée à fin janvier 2010, ce qui a laissé le temps à Panini de rééditer en version De Luxe les deux tomes précédents. Une bonne affaire pour ceux qui n'avaient pas encore les premiers épisodes. Un coup dur pour les autres qui se languissent de retrouver Mina et ses collègues dans une nouvelle aventure. L'histoire, rappelons-le, se concentre à Londres autour de la vie de la fille du Captain Nemo (décédée en début de volume) et d'une quête mystérieuse dans une secte par des membres de la Ligue (modifiée). Le tout est encadré par des chansons cabaret à la Kurt Weill et terminé dans un bain de sang autour d'une vengeance extraordinaire. Comme souvent avec Moore et Kevin O'Neill, c'est parfait et très bien mené.
PS 2 : pendant qu'on y est sur Alan Moore, rappelons aussi la nouvelle du mois dernier, c'est-à-dire la collaboration annoncée avec Damon Albarn (ex-Blur) et Jamie Hewlett pour la mise en chantier d'un opéra (nom de travail Carousel), pour lequel Albarn aurait déjà composé plus de 70 chansons. Moore a promis à Albarn et Hewlett de réserver une petite place à leurs Gorillaz dans l'un de ses albums. On craint le pire.