Alain Guyard et la philo pour bad boys : sortie de Zonzon

05/09/2011 - 10h03
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Alain Guyard et la philo pour bad boys : sortie de Zonzon

 

Alain Guyard amène la philosophie et la culture là où on les attend le moins, notamment dans les bistrots, les HP et les prisons. Il a publié en août La Zonzon, roman inspiré de son expérience de prof itinérant. Ceci est la huitième et dernière leçon de philo pour bad boys qu'il donne sur Fluctuat, achevant un cycle qui a égayé notre été.

 

Bon ben voilà, beau doulx sire public, la langueur me grippe au coeur... Il nous faut maintenant rompre l'assaut... C'est comme ça... On avait dit que je vous faisais le bonimenteur de métaphysique, le philosophe forain, le décravateur de concept tout cet été, jusqu'à la sortie de mon bouquin, ... C'est chose faite... « Sortie de zonzon » pourtant, dit comme ça, ça devrait mettre du baume à l'âme et de la joie partout, faire frétiller les organes !... Pensez donc : la liberté !, courir à nouveau le guilledou !... Mais là, c'est pas de cette zonzon-là qu'on cause... C'est de la mienne, de zonzon, le livre de moi, qui porte le même titre... Faut pas confondre... Sitôt sorti, au 24 août, sitôt finies les leçons de philo pour les bad boys, qu'on avait dit... hop !... Adieu donc...Et pourtant, feuilletant mon imaginaire histoire des philosophes, je me dis que c'est trop con... Parce que la fin est bâclée. Il faut achever, certes, mais des gonzes bien galbés de la tronche, j'en avais encore, et des wagons...

 

De George Orwell, j'aurais bien aimé causer, pendant la révolution espagnole, en Catalogne, quand il s'engage à la caserne Bakounine je crois et puis monte au front où il se chope un pruneau en travers de la gorge. Et dire qu'il a commencé comme condé chez les Birmans, mais qu'il a foutu l'uniforme au feu par honte du traitement qu'on réservait à ces citoyens de seconde zone !... Il paraît qu'on passe sa vie à expier sa jeunesse... En tout cas, lui, Orwell, après, traînasse avec le lumpenprolétariat, fait le hobo, vit avec les mineurs, connaît l'abyssale dèche des gens de peu, bouffe à la soupe popu avec les cloches, vivote en faisant la plonge pour des caboulots minables... Et sa prose... Vas-y que je te passe à la moulinette la novlangue des politiques ! Vas-y que je montre comment on démolit la culture populaire par la culture médiatique ! Vas-y que j'explique que les élites en guerre contre le peuple s'ingénient à lui faire perdre le sûr instinct de solidarité pour mieux le laminer ensuite... George Orwell, c'est aussi ce type qui s'en va soigner ses éponges pourries de tabac au sanatorium, y prend femme, s'extasie sur la divine comédie, expectore une dernière fois une glaire grasse comme une Marènne Oléron, et pouic !, s'en va ainsi faire sa révérence !... Moi, je sais pas vous, mais ces fiançailles au milieu des tubards dans les verrières ensoleillées, les infirmières en blouse amidonnée qui passent comme des âmes blanches, silencieuses et bienveillantes, et l'enfer de Dante murmuré d'un filet de voix qui achève de mourir à l'oreille de l'amante, moi, tout ça, ça me fout les larmes et le bourdon, mais putain ce que c'est beau... Je sais pas si c'est tellement bad boy, mais qu'est-ce que vous voulez, sous mes dehors canaille, j'ai l'âme d'une midinette.

 

Aussi de Victor Serge j'aurais voulu parler. Un pote à la bande à Bonnot qui se fait encabaner après les avoir planqués. Les Schmitts retrouvent un flingot et commencent à passer Totore à la casserole. Mais lui dégoise que tchique. Nada. Les bourremans sont furax. Jamais il fera la balance, le beau Serge. Il prend cinq ans. Même il se mariera, en prison, avec Rirette Maîtrejean. Coco, il deviendra, après avoir été anar, essayant de bricoler une alliance pendant la révolution espagnole, mais farouchement antistalinien, ce qui lui vaudra des persécutions ignobles. Et copain à Trotsky, aussi il sera, mais jamais trostkard pour un rond. Trop libre il est, le mec, pour servir la soupe à la politique de basse-poulaille et à tous les fumiers sectaires à la gauche de la gauche. Déporté, humilié, persécuté, emprisonné, par les staliniens, les fachos, et les démocrates, bien sûr, qui sont jamais en reste dès qu'il s'agit de mettre la misère à ceux qui mettent leur pensée en adéquation avec leur vie. Il faut lire Les Hommes dans la prison, un témoignage sur ce qu'on appelle la démocratie, mais vue par l'oeilleton fiché dans la porte de la cellule. Et aussi Naissance de notre force, sur la révolution de 17. Et aussi sa poésie.

 

Aussi d'Alexandre Jacob, j'aurais aimé causer, le travailleur de la nuit qui fit sa révolution sans attendre qu'on lui en donne l'ordre, en baluchonnant les curés, les militaires et les bourgeois. Mais j'ai plus le temps ! J'ai plus le temps et la place !... Grouille Guyard, tu t'égares... On me dira : « Alexandre Jacob ? Un philosophe ! Il suffit pas de vingt-cinq ans de bagne dont huit au mitard et dix-sept évasions pour devenir un grand penseur... » j'en suis pas si sûr... Ses lettres à sa mère, faut les lire... Il lui commande baruch spinoza, et friedrich nietzsche, et Sénèque... et commence à les lire à l'Ile du Diable, entre deux épidémies de scorbut, trois évasions et quelques crises de dysenteries. Et voilà le truc : c'est qu'il se forge par ces lectures une mentalité qui le rend capable de tenir bon, inflexible. Il dit comme ça, un jour, au dirlo de la tentiaire, qu'il est un homme de verre, car il n'a rien à cacher mais qu'il ne se plie jamais. Un jour, j'arrive en prison, les mecs étaient fous, - un jour je le raconterai mieux - toute la nuit durant un taulard aux reins en compote avait hurlé à l'étage : il demandait une dialyse. Elle tarda. Normalement, il y a une ronde d'étage de nuit et le surveillant en question, quand il entend gueuler comme un putois, va au judas. Mais là, c'était le soir de la coupe du monde de foot. La ronde tarda. Ses hurlements étaient couverts par les beuglements des supporters dans les autres cellules et les matons avaient un peu oublié la ronde de nuit en raison de la séquence des tirs au but. Le type est mort comme ça. Le matin, je récupère ses voisins de cellules. Ils sont fous de haine et d'impuissance. Ils veulent tuer un maton. Le premier qui passe. Ils me disent qu'ils veulent bien faire de la philo avec moi, à condition que ça puisse leur être utile, ici et maintenant, alors que dehors, on entend manoeuvrer l'ambulance du C.H.U. qui récupère le cadavre... Je me suis souvenu d'Alexandre Jacob qui recevait les bouquins de Spinoza et des stoïciens romains dans les bagnes de Guyane, dans l'enfer vert. J'ai dégluti et j'ai commencé mon cours...

 

Et ben voilà, tiens, c'est comme à table, je sais pas me tenir... J'en écris trop ou pas assez. Faudrait que je m'arrête, pourtant, j'ai dit... Mais non... Alors un ? Encore un ? Un seul, le dernier, mais rapide... Et après, c'est fini, on tire le rideau.

 

Albert Cossery... C'est lui, vraiment, qui m'a converti à la philosophie... Je l'ai rencontré. Un électrochoc. Avant j'étais un couillonnet qui faisait des études de philo et voulait les conclure par une thèse. Comme s'il suffisait d'écrire un guide bleu sur l'Égypte pour savoir ce que ça fait de dormir dans la Nécropole de Der el-Bahari, dans le temple aux cent vingt sphinx d'Hatchepsout, Celle dont les Kas sont Puissants, Horus Femelle dont les Années Reverdissent, Première des Nobles Dames Qui s'unit à Amon-Ra. Mais non... La philo c'est pareil. C'est Albert Cossery, le Mendiant Pharaon qui m'a conduit à une vie philosophique. Ce type qui recevait des étudiantes dans les mausolées gigantesques du cimetière du Caire, ce type qui leur offrait le thé à l'ombre des immenses tombes aristocratiques et bavardait avec elle d'Henry Miller et d'Albert Camus qu'il avait bien connus, ce type en costume blanc aux yeux céruléens, ce type les recevait là comme dans son palais de marbre et de porphyre, ce type généreux les recevait au cimetière parce qu'il ne possédait... rien...Rien d'autre que sa nonchalance, et son amour de la vie et de la littérature...Cossery, le dernier des Pharaons.Mon maître.

 

La philo pour bad boys :

Lecon n°1 : Socrate, ce zonardLeçon n°2 : Antisthène, roi de la bastonLeçon n°3 :Diogène, faux-monnayeur et proxénète bénévoleLeçon n°4 : Maître Eckhart ou Iggy Pop chez les Carmélites Leçon n°5 : (Mad) Max Stirner, un poivrot binoclard en failliteLeçon 6 : Paul Lafargue, chômeur en CDILeçon n°7 : Georges Sorel, tout dans les burnes, rien dans les urnes !

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