Al-Kindi, le philosophe des Arabes et la raison forte

11/10/2007 - 17h03
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L'auteur
Benjamin Berton

 

Je poursuis bon an, mal an, mon exploration ("française et blanche") de la littérature et de la philosophie arabe ou persane. Mon absence de méthode et mon ignorance n'ont d'égal que ma curiosité pour des oeuvres, dont il s'avère souvent compliqué de ramener quelque chose d'intéressant pour comprendre l'état du monde, tant le contexte historique de création m'échappe et leur portée sur l'état actuel des civilisations, dont elles sont issues, semble faible.  Abu Yusuf Yaqub ibn Ishaq al-Sabah Al-Kindi, plus connu sous son diminutif d'Al-Kindi est à cet égard un personnage tout à fait singulier. Né en 801, il est l'auteur de 300 ouvrages monumentaux qui touchent à peu près à tous les domaines de la connaissance. Al-Kindi, et c'est son originalité de philosophe, peut être considéré comme l'homme qui a importé la raison grecque (aristotélicienne et platonicienne) dans la pensée arabe. Protégé par le mécenat et la relative paix apportée par les premiers califats abbassides (sunnites donc), Al-Kindi démarre sa carrière en traduisant, à Bagdad, les ouvrages en provenance de la Grèce Antique. Peu doué pour le Grec, selon la légende, Al-Kindi traduit comme il peut et commence assez vite à broder autour des idées qui lui sont proposées par les penseurs d'Occident. De là, il se réapproprie l'idée (inédite dans son univers de pensée) d'une métaphysique pensée comme connaissance des causes des choses, et met en place un système d'analyse causale qui, s'il se rattache en définitive à Dieu (il démontre son existence dans un tour de passe qui n'a rien à envier aux manoeuvres de Descartes, en posant que la linéarité du temps présent ne peut pas se situer sur une ligne infinie et doit donc... avoir un début, lequel ne peut que valider les options créationnistes), préfigure une approche causale proche de la science moderne. L'insertion de "causes intermédiaires" dans les différents processus qu'il décrit l'amène à tutoyer l'inacceptable et à se heurter aux théologiens.

Bizarremment, et alors qu'il passe dans le monde arabe pour un grand savant, les oeuvres les plus marquantes qui ont émergé de lui en Occident, l'assimilent à un savant ésotérique. Publié par les Editions Allia, son De Radiis est paré d'un bandeau "Théorie des Arts Magiques" qui est une forme de tromperie sur la marchandise. On peut trouver également de lui, en cherchant un peu, un Manuscrit sur le déchiffrement des messages cryptographiques, qui introduit plus de mille ans avant notre époque un certain nombre de règles et recommandations permettant de "craquer" les codes secret. Dans le De Radiis justement, Al-Kindi propose une sublime et très poétique métaphysique des sensations, des mots et des éléments qui tente, sur le modèle d'Aristote, de cerner l'articulation des flux de matière (rayons, feu, eau, chair, pensées,...) dans l'harmonie du monde. L'universel (et c'est une surprise) est au centre de la philosophie d'Al-Kindi. il privilégie l'observation tous azimuts comme méthode de compréhension du monde et explique les phénomènes matériels par un système de rayonnement émanant des objets et des personnes. Cette théorie fascinante donne des morceaux réellement épatants comme celui-ci : Les paroles sont en effet des formes aériennes, et c'est pour cette raison qu'elles sont plus opérantes sur une matière aérienne que sur une autre. (...) De là vient le fait que certains mots, prononcés rituellement, modifient la sensation des animaux, et des hommes en particulier. En effet, l'esprit humain est de nature aérienne, et de ce fait les mots, comme d'autres choses, provoquent facilement un changement en lui. De là vient aussi le fait que des images apparaissent dans le miroir consacré grâce à la prononciation de certains morts, et que parfois se font entendre des paroles non prononcées par l'homme. De là vient aussi le fait que, durant la prononciation de certains mots, des images venues de l'extérieur se forment dans l'imagination, la raison et la mémoire de l'homme envoûté. C'est aussi pour cela que différentes passions sont modifiées dans l'âme humaine grâce à la prononciation de mots, comme par exemple, la crainte, l'espérance, la joie, la douleur, et cela se produit de manière semblable dans les autres animaux. Ou un joli cours de linguistique irakienne du IXème siècle. De RadiisAl-Kindi Allia

 

Par Benjamin Berton
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