
Apple est décidément une drôle de machine industrielle, capable de séduire le dernier des geeks branchés comme la lectrice moyenne. C'est ce que laisse entendre à nouveau cette désastreuse publicité qui hante, de manière ostentatoire, tous les murs d'images pré-Noël du métro parisien, des gares et abris de bus français. Apple fait sur une série d'affiches la promotion de son iPad. Un cliché montre une personne en train de zieuter un journal, un magazine. Il tient l'iPad sur ses genoux (il n'y a pas de pied bien sûr) à la cool et semble heureux. Sur une autre image, en gros plan celle-là, un écran de "réseau social". Rapidement, on croit distinguer les couleurs bleues et blanches de Facebook. Tout va bien. Et puis voici le 3ème cliché : votre iPad (je n'en ai pas plus que lorsque j'écrivais cela) peut aussi servir et surtout servir à lire des livres. C'est là que tout se gâte. Au lieu de montrer un vrai livre, je veux dire un livre qui fait envie, les têtes pensantes d'Apple, leur service marketing, ces génies chargés de fourguer une merveille de technologie, un joyau du monde occidental, une pépite multiservices, le sommet de notre développement, un morceau de rêve, ont trouvé beau de sélectionner POUR L'EXEMPLE une page des de Katherine Pancol (je ne me ferai jamais à ce "K"). Moi qui ai toujours considéré qu'il n'y avait aucun fétichisme à attacher au livre, que le support avait toutes les chances de disparaître un jour. Moi qui ai toujours été ouvert à autre chose, à 2 doigts parfois, si l'objet était un peu moins cher, un peu mieux chargé en littérature française, de me laisser faire : pourquoi pas l'iPad après tout ? Pourquoi pas un Kindle ? Ou le lecteur lancé par la Fnac récemment et dont certains disent le plus grand bien.
Mais l'iPad tout de même, un instrument qui vous pose son homme et suffit à vous habiller d'intelligence et de bon goût : Katherine Pancol. Je pense que les publicitaires ont utilisé l'une des premières pages de ce roman. Je n'ai pas pris le temps de la recopier in extenso dans le métro. Cela aurait fait louche et on m'aurait pris pour un fétichiste de l'écrivain en foulard de cheval. Donc, non. Pour me convaincre que je n'avais pas raté quelque chose en croyant que Katherine Pancol n'était pas cool ou devenue branchée lors d'un moment d'inattention de ma part, j'ai trouvé bon d'aller lire quelques extraits de cet ouvrage associé au fleuron de notre civilisation et voilà ce que j'ai ramené :
Extrait 1 : "On a tous besoin de croire, d'avoir confiance, de savoir qu'on peut donner tout son coeur à un projet, une entreprise, un homme ou une femme. Alors on se sent fort. On se frappe la poitrine et on défie le monde. Mais si on doute... Si on doute, on a peur. On hésite, on chancelle, on trébuche. Si on doute, on ne sait plus rien. On n'est plus sûr de rien. Il y a soudain des urgences qui n'auraient pas dû être des urgences. Des questions qu'on ne se serait jamais posées et que l'on se pose. Des questions qui, soudain, ébranlent les fondements mêmes de notre existence." iPad es-tu là ?
Extrait 2 : "Et ils gagnèrent leur chambre à pas de loup, firent voler le dessus-de-lit, voler jupe, pantalon et cotillons et se jouèrent le grand huit qui déraille, le petit boa orphelin, l'araignée étoilée des mers du Nord, le petit pingouin sous la glace, le grand fou qui jongle avec des choux verts et la girafe cinglée à l'accordéon. Enfin, fourbus, repus, ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, se félicitèrent de tant de verve sexuelle, se pourléchèrent, se frictionnèrent, gonflèrent de bonheur et retombèrent comme deux baudruches flapies." iPad répond moi ?
Je n'aurais pas cru que ce soit à ce point là. Vous avez bien lu. Je n'ai rien inventé. L'extrait 2 passe encore, me direz-vous, ces animaux sont mignons mais tout de même : cela réussit presque à être vulgaire dans l'enfantillage. Le premier suffirait à réclamer légitimement le rétablissement de la peine de mort (littéraire). J'en ai le caleçon qui frémit encore d'espérance. Ah, ah. Quel acharnement. Un point c'est tout. Mais qui a pu forcer les génies d'Apple à monter une telle publicité ? Est-ce qu'ils sont de mèche avec les Ecureuils de Central Park ? Est-ce parce qu'ils n'ont pas d'iPad pour lire leurs âneries que ces imbéciles d'écureuils sont tristes le lundi ? Et pourquoi pas les autres jours ? C'est bien sûr, le phénomène de la mélancolie du dimanche soir, étendue au lundi. Vous qui l'avez lu, ne me répondez surtout pas. Je n'achèterai pas d'iPad à Noël. Un outil qui est capable technologiquement de ne pas bugger en signe d'autodéfense en affichant ce genre de littérature n'est pas fait pour moi.