
A Fluctuat comme ailleurs, on a pris ça pour argent comptant, lorsque l'information a débarqué mi-juin avec sa gueule de marronnier et ses lunettes de comptable : en 2011, pour la rentrée littéraire, il y aura 654 romans publiés entre août et octobre, un point c'est tout. L'information est ainsi enregistrée pour ce qu'elle vaut, et sera dès lors reprise partout : 654 - contre 711 l'année d'avant - et zou, on n'en parle plus. 654 pas un de plus, pas un de moins, le chiffre est là, solide, incontestable. Invérifiable presque, puisque pour les médias qui suivront et nous compris, ne l'oublions, ces 654 romans seront pour les 9/10ème passés à la trappe, nuls et non avenus, en tout cas ni lus, ni à lire, tombés, mort pour la France littéraire, les Relais H et les Maisons de Presse.
Ne devrait-on pas écrire dans ce cas que la rentrée comprendra non pas 654 mais disons 10 ou 15 romans, puisque c'est là la vérité ? Ou encore plus caricaturalement qu'elle n'en comprend que 4 (allez, soyons sympa : david foenkinos, emmanuel carrère, jonathan franzen et puis qui d'autre, amélie nothomb ou carole martinez), ou même un seul (on retourne au Foenkinos, parti peut-être trop tôt et trop vite pour s'imposer en Highlander du prix G. "There can be only one").
Pourquoi pas jouer franc-jeu ? A quoi sert-il de compter les livres qui n'existent pas ? Est-ce qu'il y a un seul type sur la planète qui a eu envie de vérifier si son livre avait bien été comptabilisé ? - "Bonjour, Monsieur M., je voudrais vérifier avec vous si votre livre a bien été compté parmi les livres de la rentrée 2011, rappelez moi son titre. - Comment s'appelle-t'il déjà ? - Développez son pénis en 3D, aux Editions Cartilage. - Je regarde sur ma liste. - Ok, je l'ai. Cela fait sans doute une belle jambe aux 644 livres dont personne ne parlera que d'avoir été compté par la statistique. A dire vrai, il n'y a rien de pire, pour un auteur qui comptait sur sa première publication pour consolider un ego en miettes depuis son premier bouton d'acné (les chemins qui mènent à l'écriture), que d'être ainsi enseveli dans une masse informe et aux dimensions étrangement mouvantes.
La science de l'ISBN
Puisque nous y sommes : mais qui s'amuse à établir cette statistique officielle et ce décompte débile ? D'après les sources (c'est comme identifier le porteur zéro), les "fins limiers de Livres Hebdo", souvent cités par les "confrères", semblent être les auteurs de ce calcul savant. Il paraît que la liste complète traîne quelque part, et qu'il y a une science et des règles de décompte, établies au fil du temps, contestées par personne. Vue la quantité, il est probable que cela occupe un stagiaire à temps plein.
Interroge-t-il l'ISBN, neutralise-t-il les rééditions, les poches, est-ce qu'il compte une retraduction comme une sortie, est-ce qu'un roman en deux tomes compte pour un ou deux, quid des bd ? De qui se moque-t-on ? Applique-t-il un coefficient de pondération quand il s'agit d'un premier roman, d'un roman de moins de 88 pages, ou encore d'un livre compilatoire de Frédéric Beigbeder (tout de même, est-ce que ça mérite une comptabilisation à hauteur de 1) ? Qu'est-ce qu'un roman au juste ? Est-ce qu'un type qui a déjà publié à compte d'auteur est compté comme primoromancier ?
Et qu'est-ce qui garantit au final le sérieux de l'entreprise ? Après tout, il s'agit pas d'autre chose que d'avancer un chiffre qui :1) n'a aucune portée autre que de dire qu'il y en a beaucoup trop. 2) ne sera ni vérifié, ni contesté par personne... Il y a donc fort à parier que le type qui s'en occupe, stagiaire ou payé au lance-pierre (comment pourrait-il en être autrement compte tenu de l'inanité de la tâche), ait sabordé le boulot une année après l'autre. A mon avis, il se pourrait bien que ces 654 comme les 711 de l'année dernière aient pu être 692 ou 701. Qu'est-ce que ça aurait changé en définitive ? Bah pas grand chose, si ce n'est qu'on tient une bonne illustration de la statistique dont on commente chaque année l'évolution, "il y en a moins", "il y en a plus", ah ouais, dans TOUS les journaux de France (et je dis bien tous), sans aucune idée de ce qu'elle représente, indique ou vaut en tant que statistique.
Erratum !
Du coup, on pourrait imaginer, si on avait le temps de s'y mettre, de recompter tout ça sérieusement et de vérifier. Avec un peu de sueur, on arriverait forcément à un chiffre différent et on forcerait TOUS les supports (même les blogs de filles qui reprennent ça comme tout le monde sans regarder, aucun discernement, les blogs de filles dans leurs emballements littéraires, de filles qui ne savent pas compter) à publier un rectificatif en rouge, avec huissier de justice et tout et tout, indiquant que : "Suite à une erreur notable et regrettable, relevant d'un manque de professionnalisme notoire et d'une stupidité sans nom, nous avons publié à tort dans notre édition que le nombre de romans de la rentrée littéraire 2011 était de 654. Après une étude sérieuse et documentée, de la plus haute importance, il fallait lire 656 et non 654. Nous vous prions de nous en excuser. Compte tenu de l'importance... importante de cette précision, nous avons choisi de publier cet insert en rouge et en plein milieu de notre couverture".
Dans le cul. Hé, oui, envoyez c'est pesé.
654 : le chiffre du complot

Un ami, spécialiste des théories du complot, m'indique que ce chiffre de 654 n'a pas été choisi au hasard. Il suffit de se documenter et de voir que cette année là est restée célèbre pour un événement majeur ici rédigé par un contributeur éclairé de wikipédia :
654 - "Les Juifs de Tolède signent un engagement collectif (placitum) promettant de ne maintenir aucune relation avec les convertis, de ne pas pratiquer la circoncision, de ne pas célébrer le sabbat et les fêtes juives, de ne pas observer les interdits alimentaires (à l'exception de la viande de porc), de rejeter les croyances et les pratiques de leurs ancêtres pour observer celles des chrétiens". Ca ne vous paraît pas bizarre ? 654, antisémite ? Cette tentative d'unifier les croyances et de bannir les relations inter-confessionnelles ? Combien de noirs, de transgenres et de purs arabes dans notre rentrée Wasp 2011 ? 6+ 5+4 = 15 soit 1+5 = 6. Attribution du Goncourt le 3 novembre 2011 (vraisemblablement et comme chaque année maintenant anticipé le 2), soit 2 + 11+ 11 = 6. 6 et 6, il faut vous faire un dessin ? Calculer la valeur numérique des noms des favoris au Goncourt 2011 (selon une règle de base telle que celle-ci) et zou, vous obtenez de possibles... prix littéraires de l'Apocalypse ( et tout cela parce qu'un stagiaire a compté, bon sang, 654 et pas autrement).654, encore : "Les vestiges du colosse de Rhodes sont emportés à dos de neuf cents chameaux et vendus." Vous n'allez pas me dire que cela n'avantage pas Carole Martinez et son ?
Enfin bref, puisqu'il faut en finir de compter et mécompter, pourquoi ne pas remarquer qu'aucun roman parmi les 654 livres de l'année ne comporte un chiffre dans son titre ? Allez, on l'accorde à douglas coupland pour mais les autres ? Ils en veulent à qui au juste ? De toute façon, il faudra bien que ce stagiaire se dénonce quand on s'apercevra de sa forfaiture ou de sa forfanterie (voilà que je fais ma Céline Minard pour les nuls, So Long Luise mériterait bien un petit prix, c'est le livre en langue française le mieux écrit en langue française de 2011 et sûrement des années précédentes et futures). Il ne peut en rester qu'un. Mais qui ?
Par Benjamin Berton