L'un des talons d'Achille de la France culturelle (personne n'en dit jamais rien), c'est qu'elle n'a pas la culture des lectures, privilège anglo-saxon et germanique, qui permet à tout un chacun de juger sur pièce comment un livre se tient dans la bouche de ...la tête qui l'a imaginé. Si l'exercice se développe depuis 4 ou 5 ans, le pays préfère néanmoins les étals de boucher des salons du livre ou les forums questions/réponses où l'on entend l'auteur tenter de justifier l'injustifiable (ce qu'il a écrit), dissimuler ses intentions sous une chappe (pré-fabriquée par lui-même pour l'exercice) d'intelligence, plutôt que l'écoute du texte lu, bêtement et scrupuleusement par l'écrivain. L'exercice peut être chiant (lorsque le texte l'est ou que l'auteur n'est pas à l'aise) mais s'avère assez souvent passionnant lorsque l'auteur réussit à rendre oralement la petite musique intérieure du livre, soit celle qu'il entendait au moment où il transcrivait son idée en mots. Il y a peu de textes bâtis spécifiquement pour la lecture mais aucun qui ne sorte ragaillardi d'une lecture par son auteur. Dans le meilleur des cas, comme chez chuck palahniuk, william gibson, ou d'autres papes du roman américain, le texte décolle et s'accompagne par la voie du postillon d'un cortège d'images et de sensations qui ne résonnaient pas avec cette évidence à notre propre lecture. L'explication du phénomène est simple : lorsque je lis le livre, ce sont mes images mentales que j'amène; lorsque c'est william vollmann comme ici, c'est lui qui travaille et me mitraille de ses sensations. De là à dire qu'il faudrait se faire lire les romans à domicile, il n'y a qu'un pas qu'on ne franchira pas puisque les plaisirs sont tout simplement différents et, d'une certaine façon, complémentaires. Après le petit clip d'Anna Gavalda, le spectacle d'un Vollmann qui lit quelques pages de son dernier ouvrage Riding Toward Everywhere, se passe de commentaires. On repèrera l'apparition d'une ride lorsque le journaliste écrivain monte en wagon, quelques rictus de contentement lorsqu'il bute sur un passage qu'il aime, une inquiétude quand il s'aperçoit que sa phrase ne coule pas aussi fluide qu'il l'aurait voulu. Le vieux conte qui veut que gustave flaubert se relisait à voix haute est une autre illustration de tout ça : il faut entendre pour lire et entendre pour écrire. Les sourds et durs de la feuille (penchez vous sur l'expression si vous ne l'avez pas fait avant) sont condamnés à faire avec les moyens du bord. Riding Toward Everywhere, pendant que nous y sommes, raconte une aventure américaine à la Vollmann : le bon William a décidé de reprendre la route comme s'il avait encore 20 ans et donc monte dans un train dans le Wyoming qu'il va filer jusqu'en Idaho, avant de traverser le pays du Nord au Sud et vice versa comme un vrai hobo. Il finit en rêvant de Cold Mountain, à la colle (ou presque, ils s'embrassent) avec une sorte de SDF prostituée bizarroïde. Etrange bonhomme pour un étrange voyage dans une Amérique de misère et de liberté. Vollmann, en seulement (pour lui) deux petites centaines de pages, et une langue spectaculairement asséchée par l'effort, revient à l'intensité dramatique des Nuits du Papillon ou des Putes pour Gloria. Ca s'écoute avant de se lire en extrait, étant entendu qu'entre , Copernic et celui-ci, il y en a eu encore un autre (Poor People) et que celui-là arrivera en français avant le... suivant. Comprenne qui pourra. Vollmann est l'homme qui écrit plus vite qu'il parle, une sorte de Lucky Luke de la machine à écrire qui terrasserait philippe sollers, henri troyat et Stephen King avant même qu'ils aient pu mettre la main au ceinturon.