
On a tous en nous quelque chose des Choristes. On a tous en nous quelque chose de Tennesxxx..... quand on s'intéresse au rapport aux livres, le retour vers le passé est inévitable : le goût des livres de demain a le goût des livres d'hier. Etrangement, l'homme vieillit mais pas le lecteur. Le lecteur est toujours jeune, immortel, le lecteur se branche directement sur la fontaine de jouvence qu'est le livre et peut instantanément (l'effet Madeleine appliqué au livre) recouvrer l'apparence physique et mentale qu'il avait le premier matin où il tint entre ses mains un livre ou un illustré. Les vieillards lisent avec des coeurs de jeune homme ou de jeune femme, jusqu'à leur mort et probablement même après. La lecture est la seule expérience humaine qu'il est possible d'aborder en dehors du temps et en dehors de la finitude de l'existence. Cette approche donne une importance déterminante aux lieux et endroits de premier contact avec l'écrit : la bibliothèque familiale, la collection du Reader Digest du père, dans la vitrine de la salle à manger, le fauteuil du salon, la bibliothèque municipale et, lorsqu'il s'agit de lier travail et plaisir, livre et turbin : le CDI. Le CDI est un univers étrange, à mi-chemin entre la salle de classe, de travail et la chambre de bibliothèque. C'est un endroit (un centre de documentation et d'information, rebaptisé depuis en Centre Documentaire ou Educatif... fermé) au statut incertain où se mêlent des gens qui travaillent, des gens qui font tout sauf travailler et d'autres qui se détendent et s'évadent, en prenant des livres que personne ne leur a commandé de prendre. Il y a dans les CDI des livres de littérature et des livres d'aventure qui n'ont rien à voir avec l'étude, des livres qui font voyager, des classiques, des modernes, accumulés au gré des programmes et des demandes, parfois farfelues, des professeurs. Dans le mien, par exemple, (je veux dire celui où j'étais collégien, il y a une éternité) et par une raison que je n'ai jamais élucidée, quelqu'un avait fait acheter 20 exemplaires des de Bret Easton Ellis. Ils étaient là, en rang, serrés les uns contre les autres, gardés par une documentaliste à lunettes qui vraisemblablement ignorait qu'on les lui avait confiés. D'après la fiche de sortie des ouvrages, aucun n'avait jamais vu la lumière du jour, ni été placé dans les mains d'un élève. Je suppose qu'aucun professeur n'avait eu l'idée de les étudier en oeuvre suivie pour le bac ou le BEPC, mais ils étaient là pour de bon. J'en ai pris un au hasard, pensant que le livre parlerait d'amour (j'étais dans ces histoires de cristallisation stendhalienne jusqu'au cou). Autant dire que je n'ai pas été déçu. Malgré moi, avec Bret Easton Ellis, cela a été la seule fois de ma vie où j'ai vraiment appris quelque chose au CDI. Les Lois de l'Attraction. C'était d'une certaine façon un roman d'amour. Il paraît que les CDI d'aujourd'hui ont bien changé. On y trouve encore quelques tronches mais surtout, raconte-t-on (et la vidéo le montre), des ados qui ricanent (on ricanait à l'époque), essaient de séduire des nanas, en s'envoyant des SMS. Le centre d'attention a migré des livres vers les téléphones portables, ramenant les rayonnages de la bibliothèque et du CDI, à un simple décor pour l'application d'une réalité virtuelle qui n'est plus la réalité virtuelle ou fictive portée par les livres. Comme partout, c'est la réalité même du lieu qui s'est virtualisée et le virtuel (le monde du SMS, de l'échange dématérialisé) qui est devenu l'endroit du réel. A ce titre, on peut dire que les CDI n'existent plus comme ils existaient par le passé et que plus personne ne peut y travailler sans être ailleurs. C'est bien dommage car on s'y amusait bien.