
Que ne demande-t-on pas aux Playboy Babes ? Non contentes de se faire refaire les nichons et de poser dévêtues dans les pages des magazines, les Playmates du mois doivent désormais se livrer à une figure imposée, face caméra, sans fards, ni l'abri d'une nudité qui se passe de mots, pour expliquer "Pourquoi il faut lire - leur magazine préféré". La situation est cocasse, comme si à l'heure de l'internet-roi, du porno-monde vidéoludique, le vieux format papier jetait ses dernières forces dans la bataille et tentait, une dernière fois, de faire parler ses charmes. Pourquoi lire Playboy ? Pourquoi lire un magazine érotique tout court lorsque le poil court les rues, lorsqu'il s'agit d'un clic et de quelques recherches pour aligner toutes les spécialités et choisir sa marchandise : bukake, fétichiste, blondes, rousses, she-men, l'offre est immense, infinie, paramétrable. A quoi bon dès lors se reposer sur les choix d'un scoot responsable éditorial qui, maladroitement, arbitrairement, choisira la douzaine de pépés qui feront l'actualité du mois ? Les raisons qui permettraient de défendre l'offre papier sont objectivement assez maigres et tiennent paradoxalement (et toujours) à la supériorité du papier sur les autres médias. Si l'on veut faire vite et efficace, disons que le magazine érotique papier a encore quelques atouts :
1. Il existe depuis longtemps : dans une logique masturbatoire, le lien au passé n'est pas une petite chose. On tente vainement de reproduire ses émois adolescents. Ceux-ci ont encore une bonne chance parmi les érotomanes actuels d'être nés des pages lingerie d'un catalogue, de vignettes découpées à droite à gauche et conservées soigneusement à l'abri des regards et des parents. Cette ancienneté du papier permet au consommateur érotique de ne pas vieillir et donc d'espérer retrouver sa fraîcheur (son désir) et sa vigueur d'antan.
2. Le magazine érotique s'accompagne de textes et interludes idiots : on aura beau accéder à toutes les vidéos du monde, il faut avouer que l'alternance de pages éditoriales (entendre, de "non-cul") du magazine érotique standard permet de se reposer l'esprit et de créer un effet d'attente que le tout-web ne propose plus. On trouve bien des sites consacrés aux histoires érotiques mais ils sont de piètre qualité. Les pages "littéraires" des magazines érotiques (reportage, voiture, culture, vie en société, portrait de playmate) offrent une respiration qui n'est pas absente du processus d'excitation érotique et n'ont pas leur pendant dans le cybersex. Jouir, c'est passer son temps à ne pas le faire.
3. Le magazine érotique n'offre aucun choix et s'apparente ainsi au réel : on l'a dit, le principal avantage du web est de permettre une sélection de ses tocades préférées. Les sites s'organisent en rubriques et en spécialités, si bien que l'amateur n'a qu'à cliquer pour se diriger, mécaniquement, vers ce qu'il désire, se coupant étrangement du temps nécessaire à la recherche. Lorsque l'amateur navigue sur internet, il sait à coup sûr ce qu'il va trouver et ce qui va le mettre en transe. Il y va, vite, bien et repart aussi net. Le magazine érotique présente, quant à lui, une offre rationnée et qui est épuisable. Le lecteur élit ses pages préférées, ses filles préférées. Il s'arrête sur les filles qu'il n'aime pas pour savoir pourquoi, revient sur ses préférées avec lesquelles il tisse une relation quasi amicale. C'est le principe de la Playmate du mois mais aussi de toute collection d'insectes. L'amateur érotique est un collectionneur et qui dit collection, dit possession, sélection, favorites, malaimées, ce que le web dans son affolante générosité et son souci d'aller droit au but n'autorise pas. Le désir, c'est du temps passé à l'attendre.
4. Le magazine érotique peut se cacher. Alors qu'un simple effacement de l'historique de navigation permet, si votre femme ou vos parents ne sont pas des informaticiens chevronnés, d'effacer toute trace de votre vice caché, la conservation d'une collection de magazines érotiques reste, dans une maison normalement organisée, une activité à hauts risques. L'anecdote apparaît encore régulièrement dans les séries américaines : un héros (prenons Tom dans Desperate Housewives), un ado saisis sur le vif en train de planquer ou de revenir à leur vieille collection. La lecture du magazine érotique (voir 1.) conserve ce goût d'interdit (et donc de désir supplémentaire) que le surf ne possède pas (sauf si vous êtes pédophile, évidemment).
5. Le magazine érotique est rare et doit s'acheter directement : Ce qui est rare est précieux et ce qui est précieux est honteux. Souvenez-vous, si vous l'avez jamais fait, de vos premiers achats du genre. Un kiosque désaffecté à 20 minutes de votre trajet habituel. Votre kiosque familier : vous prétendez, le rouge aux joues, que vous achetez cela pour faire une blague. Vous envoyez un ami moins scrupuleux. Les magazines qui tournent du collège au lycée. Les échanges sous le manteau. La peur d'être pris. La joie et l'intensité du moment où le magazine émerge de la pochette protectrice et se retrouve seul avec vous.
Ces 5 raisons définissent un profil d'acheteur potentiel et de lecteur qui n'a pas de beaux jours devant lui : 30-50 ans, masculin évidemment, seul ou en couple, ayant raté sa vie (ou réussi pleinement, ce qui revient au même), utilisateur forcené des mêmes services sur le web mais habité par le souhait de retrouver les plaisirs "old school". Les lecteurs de magazines érotiques sont comme les dinosaures à l'envers. Ils ne survivront pas au réchauffement global de la planète. On les retrouvera fossilisés, entre deux plaques calcaires, avec des empreintes de playmate du mois au niveau du bas-ventre. Mais que fait Franck Ribéry pendant ce temps là ?