
Cinq jours sans un avion qui vaille et voilà qu'on se prend à rêver des nuées comme si elles n'avaient jamais été traversées par aucun cylindre volant. Baudelaire, Elévation. Poème ascendant. Hugo. Qui d'autre ? Ovide. Icare. Toute la sarabande des poètes des nuées, avec ou sans ailes, et combien qui n'avaient aucune idée de ce que signifie aujourd'hui s'embarquer sur un Jumbo Jet d'Easy Jet pour Reykjavik. Misère du vol plané et quoi d'autre ? Est-il possible que les ailes des oies sauvages s'étouffent au contact des cendres pseudo-volcaniques au riz gluant de la montagne d'Islande ? L'occasion est trop belle de célébrer l'unique As des As de l'armée de l'air française, le Baudelaire des pilotes de chasse et le seul soldat écrivain qui vaille la peine de distinguer par les temps qui courent : le grand et beau, brésilo-français, Pierre Clostermann, au ciel depuis 2006 et qui par ses nombreux récits (Saint-Exupéry, de la blague à côté) a peut-être le mieux rendu le charme du vol plané tel qu'il se pratique depuis le début du XXème siècle. Voler, avec ou sans cacahuètes, c'est fendre l'azur et Clostermann en a lu tous les livres.
Comme il avait le temps, il les a lus et écrits, ce qui est tout bénéf pour nous. A imaginer qu'on ne vole plus jamais, on peut s'en donner une idée en lisant le génial dont est tiré cet extrait (1948, si je ne m'abuse), ou le très chouette Feux du ciel, une sorte de recueil de textes sur les aviateurs et leurs machines qui tuent pendant la Seconde Guerre Mondiale. Comme on a pas l'habitude de dire du bien des soldats (ce qui est un tort), rappelons que Clostermann est peut-être le plus grand pilote français de tous les temps avec plus de 400 missions, 33 destructions homologués, des attaques de ponts, de trains et un taux de réussite exceptionnelle. C'était aussi un écrivain qui n'était pas malhabile et cela se sent sur ce court extrait qui ne cesse de me faire penser aux premières pages de Ballard dans l'Unlimited Dream Company, lorsque le héros, Blake, se crashe avec son avion près de Shepperton. Voler, c'est beau, c'est bleu et c'est toujours pour demain. Si cela continue, on va se terminer sur et là, ça va faire mal.
"La visibilité est aujourd'hui splendide. Le ciel est d'un indigo sombre s'éclaircissant vers l'horizon, passant de l'émeraude au blanc laiteux et se confondant, à quatre cents kilomètres d'ici, avec les bancs de brume de la mer du Nord...En bas, la France se déroule comme un tapis magique.Les méandres paisibles de la Seine et de ses affluents, les masses sombres des forêts aux curieuses formes géométriques, le damier multicolore des champs et des prairies, les villages minuscules et enfantins, les villes qui souillent la clarté translucide de l'air d'une tache de fumée accrochée aux couches tièdes de l'atmosphère...Le soleil brûle au travers des cockpits transparents, (...) et les gaz d'échappement se condensent en mille cristaux microscopiques, marquant le sillage de mon Spitfire dans le ciel.Tout est oublié,la fatigue, la crampe douloureuse dans les reins, les courbatures, le froid qui écorche les orteils et les doigts au travers du cuir,de la laine et de la soie..."
Vous aurez bien mérité votre Neil Diamond.
Jonathan Livingstone