
Herman Melville - Art
Ayant choisi d'épuiser (tant que faire se peut) l'oeuvre d' Herman Melville, je me suis attaqué après , Pierre ou les Ambiguïtés et tout ce qui traînait à la bibliothèque, en librairie et ailleurs : lettres, carnets de voyages, etc à la poésie du grand homme. Alors que je trouvais dans tout le reste les vertus qui m'avaient fait tenir l'écrivain maudit américain préféré des enfants et des pêcheurs (derrière Hemingway) en la plus haute estime, la poésie de Melville n'a cessé de me décevoir. Entreprise plutôt en fin de carrière et alors que la santé de Melville l'empêchait de se lancer dans des romans gigantesques et au long cours, la poésie n'était pourtant pas chez lui jugée comme un terrain de repli ou de dépit mais bien comme la mère de toutes les littératures. Armé de mon recueil, Poèmes Divers 1876-1891, j'ai traqué et traqué le vers qui tue. En vain. Il y a chez Meville de chouettes séquences et notamment un long poème Clarel qui tient à peu près la route, mais rien, rien qui arrive à la cheville (au talon oserais-je) dire de ses oeuvres en prose. Les thèmes sont poussifs souvent, marins trop souvent ce qui fait bien notre affaire dans l'aventure mais fait un peu cruche en vers, parfois antiques et sots comme des poésies de vieux garçon. Les vers sont branques et mal agencés, ils sonnent et coupent mal, comme si la fluidité et la lumière de la phrase melvilliennes étaient comme disloquées par l'agencement découpé des mots. Etrangement, les mauvais poèmes de Melville mettent en valeur ce qui fait sa principale qualité par ailleurs : sa capacité à diluer la narration et à l'étirer sans en noyer l'intensité, comme si son art consistait à étirer sans fin une sorte de pâte poétique (un long chewing gum géant) sans que celui-ci dépasse jamais le point de rupture. Ce qui tient Moby Dick dans la durée, c'est plus que les scènes d'anthologie et épiques les moments en trop et les longs décrochés (sur les cétacés, les tentatives didactiques ou encyclopédiques, les digressions sacrées). Lorsque tout ceci est lancé dans un vers, on se marre un peu mais on n'accroche pas. La prose melvillienne ne peut s'accommoder que de l'espace, que de l'étendue et ne souffre pas d'être tenue entre 2 strophes ou 2 espaces, entre des sauts de ligne et des ponctuations factices.
Pour illustrer très hâtivement cette démonstration de mauvaise foi, on donnera un exemple idiot sous forme d'un poème en français, la Touffe d'algues, et d'un autre, qu'on laissera en anglais, qui s'appelle le Requin des Maldives. Dans les 2 cas, il suffit de lire le tout 2 ou 3 fois pour se rendre compte que si ça ne sonne pas si mal, ce ne sont pas à proprement parler des poèmes réussis ou intéressants. On peut donc s'appeler Melville, être peut-être l'un des meilleurs écrivains américains de tous les temps, et faire des vers de mirliton. C'est moche et rassurant.
La Touffe d'alguesRuisselante en ton fouillis glauque,Vomie par la mer solitaire,Tu peux en être plus pure, Algue,Mais n'en es-tu pas plus amère ?
Il faut avouer que c'est consternant et que ça laisse un peu interdit. Qui peut faire aussi bien ? A peu près tout le monde, je dirai mais n'en faisons pas trop.
Le Requin des Maldives"About the Shark, phlegmatical one,Pale sot of the Maldive sea,The sleek little pilot-fish, azure and slim,How alert in attendance be.From his saw-pit of mouth, from his charnel of maw,They have nothing of harm to dread,But liquidly glide on his ghastly flankOr before his Gorgonian head;Or lurk in the port of serrated teethIn white triple tiers of glittering gates,And there find a haven when peril's abroad,An asylum in jaws of the Fates!They are friends; and friendly they guide him to prey,Yet never partake of the treat--Eyes and brains to the dotard lethargic and dull,Pale ravener of horrible meat."
Là encore, pas de quoi fouetter une barrière de corail. Le thème est meilleur. L'idée des poissons pilote n'est pas mal mais bof, bof, le traitement tombe à plat.