Philip K. Dick était un drôle de type

04/04/2011 - 10h11
  • Partager sur :
  • 0

Avec une vie de retard (l'ouvrage est sorti la première en 1995, en poche en 2002), je viens de boucler la biographie de référence de Philip K. Dick par Lawrence Sutin dont j'avais repoussé la lecture d'année en année. est une biographie presque aussi surréaliste que la vie de son auteur qu'on retrouve dans ce "footage" français en interview lors d'un salon SF organisé en septembre 1977. En bonne star américaine, Dick donne à son public ce qu'il veut entendre, c'est-à-dire ici un couplet traditionnel sur le statut des écrivains SF comparé aux écrivains de littérature générale. Si ce qu'il dit est vrai, la biographie révèle que Dick était le premier à considérer que la SF ne valait pas tripette comparée à la littérature générale et que, quasiment jusqu'à la fin de sa vie (et par phase), il avait tenté de fourguer ses romans de "littérature générale" pensant que la vraie reconnaissance interviendrait (et ne compterait que) dans ce seul domaine. Génie SF par résignation ou par défaut, il est assez amusant et paradoxal d'entendre Dick prêcher pour un roman dont il était devenu le pape malgré lui. Cela ne veut évidemment pas dire qu'il n'aimait pas la SF ou qu'il écrivait par défaut. On peut exceller dans un domaine et ne pas le placer au sommet de la pyramide artistique. C'était son cas.  

Si ma mémoire est bonne, l'épisode de cette escale française est décrite dans le livre. Philip K. Dick honorait de sa présence une convention organisée à Metz et a surpris tout son monde par une intervention qualifiée de bizarroïde par la plupart des participants. On peut supposer que l'interview a été réalisée en marge de cette visite. Plusieurs personnes ont quitté la salle, déçues et incapables de percevoir les propos incohérents et complètement allumés de l'écrivain star de la SF du XXe siècle. La biographie de Sutin est un monument de 700 et quelques pages qui, sans vraiment la poser de manière frontale, s'évertue à répondre à la question que tout le monde se pose s'agissant de K. Dick : était-il fou ?

 

Le biographe a eu accès pour son travail à l'Exégèse, une sorte de journal intime/cahier de pensées de plusieurs milliers de pages qui est l'équivalent pour Dick du Zibaldone de Leopardi, une somme monstrueuse destinée à élucider une série de visions mystiques reçues au milieu des années 70 où il notait ses états d'âme mais aussi l'ensemble de ses réflexions. A la lecture de sa biographie, Philip K. Dick apparaît comme un personnage assez trouble et contradictoire. L'auteur se moque un peu de sa conduite vis à vis des femmes (il se mariera à de nombreuses reprises) : Dick avait un attachement maternel à ses épouses mais ne pouvait pas s'empêcher de draguer de jeunes femmes toutes brunes et de vouloir emménager avec elles. Sorte d'ado attardé, il semblait faire preuve dans ce domaine d'une immaturité remarquable, en même temps qu'il exigeait une soumission totale. On apprend ainsi qu'il convoquait ses compagnes dès qu'il avait écrit 3 lignes et passait son temps à les assommer avec ses réflexions. S'agissant de sa santé mentale, le biographe hésite entre diverses explications : celle d'un Dick drogué aux cachets de toute sorte est incontestable.

 

Pour le reste, il montre que l'homme qui avait été transformé par des visions mystiques l'ayant complètement chamboulé (et qui donneront quelques bons romans comme par exemple) avait gardé un certain recul sur lui-même et pouvait tout aussi bien être convaincu par ce qu'il avait vécu que le mettre en doute. Du coup, et c'est la malédiction et le bonheur de l'exercice, on se dit qu'après 700 et quelques pages, on a toujours rien compris à la mécanique psychotique de K. Dick. L'écrivain a alterné les séjours en maisons de repos, a consommé des tonnes et des tonnes de stupéfiants (mais pas d'héroïne), a picolé mais aussi structuré ses névroses en métaphores et en univers d'une rationalité et d'une logique imparables qui ont en partie fait sa réputation d'écrivain.

 

Au coeur du mystère dickien, Sutin tente d'expliquer la semi-folie, le rapport aux femmes et une bonne partie de l'oeuvre (et de ses personnages) par la perte de sa jumelle Jane qu'il reprochera toute sa vie à sa mère. Cette lecture d'origine psychanalytique ne convainc qu'à moitié mais continue de faire de Dick une énigme insondable. Il semble, comme cela arrive, que cet homme ait vu de l'autre côté par intermittence. Sa production est très inégale, motivée la plupart du temps tant par des considérations alimentaires que par une boulimie d'écriture. Au final, on se dit (c'est un comble pour une biographie), malgré les efforts immenses de l'auteur, et même si on a appris quelques trucs intéressants que connaître cette vie là ne nous est pas d'un grand secours pour aborder les livres. C'est ça qui est bien.

Philip K. Dick - interview française (1977)

 

Par Benjamin Berton
COMMENTAIRES
Connectez-vous en cliquant ici pour laisser un commentaire en utilisant votre pseudo. Si vous ne vous loguez pas, votre commentaire n'apparaîtra qu'en ANONYME.
    Toutes les rubriques
    • Cinéma
    • /
    • Société
    • /
    • Livres
    • /
    • Télé
    • /
    • Musique
    • /
    • Expos
    • /
    • Photos
    • /
    • Forum
    articles les + lus
    • Daft Punk – Random Access Memories : un rendez-vous manqué avec l’histoire
    • Daft Punk vs Soul Train : le mash up parfait
    • Photos : découvrez le tuning sauce japonaise
    • Photos : sur le chemin de la morgue
    • Si la Terre avait des anneaux comme Saturne
    • Bras-serpents et jambes en cristaux : les prothèses du futur
    • Quelle est l'espérance de vie des super-héros ?
    Les Derniers Tweets de Fluctuat