
Norman Spinrad - Oussama trailer
Assez bizarremment, on a oublié de critiquer ici le dernier roman de Norman Spinrad, Oussama, sorti en milieu d'année 2010. On l'a lu à la rentrée, un peu tard peut-être pour en parler, si bien qu'éhontément, on n'a dit tout le bien balancé qu'on en pensait. Si on en reparle aujourd'hui, ce n'est pas parce que notre compagne (la mienne, disons) vient d'en entamer la lecture à son tour la semaine dernière (hé oui) mais parce qu'on vient de découvrir que Spinrad avait tourné un trailer (quel livre n'a pas son trailer aujourd'hui?) pour présenter son livre. Comme l'objet a visiblement été tourné très très récemment et postérieurement à la mort d'Oussama Ben Laden, la résonance, non fortuite évidemment à la lecture, entre le nom du héros éponyme du livre et le terrible terroriste (amateur de films pornos) n'en est que plus forte.
Rappelons pour ceux qui ne l'auraient pas encore lu qu'Oussama raconte l'épopée d'un jeune homme dans un futur proche, prénommé Oussama donc (sans doute en hommage à l'Oussama réel), qui est envoyé par le Califat (une sorte de super état islamique fondé en Arabie Saoudite et qui a réussi une OPA sur l'Islam international, créant une sorte de super puissance régionale importante), pour infiltrer les milieux "islamiques" français. Le jeune homme découvre en même temps que Paris et ses alentours les joies et les dépravations de la vie à l'occidentale. Peu à peu, il prend goût à cette vie, tout en rejetant les principaux aspects. De fil en aiguille (et c'est là que le roman devient intéressante), Oussama est amené en toute indépendance à devenir la main gantée (ou le visage masqué) du terrorisme international, tendance libertaire radicale. Affranchi du Califat (dont il découvre les lourdeurs), parfois manipulé, Oussama déchaîne les passions et attaque Paris à la bombe à grafitti. Il commet des attentats non-violents qui renversent les forces en présence et retournent les valeurs comme des chaussettes sales. Après Paris, Oussama, élevé au rang de légence, s'en va porter la guerre contre le capitalisme en Afrique et puis dans les champs de pétrole, ce qui nous vaut les meilleures séquences d'anticipation de tout le roman. On apprécie avec Spinrad également les descriptions de la manière dont la foi s'empare peu à peu du jeune homme et particulièrement lors de saisissants pélerinages à la Mecque.
Roman brillant et particulièrement intelligent, Oussama est tout sauf un roman "ambigu" ou qui jouerait à des fins commerciales de l'image du terrorisme. Un peu plombée par sa nécessaire prise de distance avec le terrorisme (l'insurrection parisienne déclenchée par Oussama ressemble plus à du situationisme ou à un happening qu'à ce qu'on connaît du terrorisme) et par une intrigue trop linéaire (on suit le narrateur Oussama pas à pas, entre sa naïveté des débuts et son éclaircissement progressif), l'histoire de Spinrad paraît complètement défigurée par ce trailer martial et qui fout carrément les foies. Oussama est moins fin et intimiste que le de John Updike quelques années plus tôt. Il relève néanmoins d'une même logique de compréhension des ressorts de l'islamisme de l'intérieur. Alors qu'Updike choisit de se glisser dans le subconscient d'un terroriste réel, Spinrad choisit de faire porter sa critique non pas sur l'intériorité du jeune homme (qui n'est pas follement passionnante ici) mais sur l'extériorité de son combat, à travers le contact et la lutte contre l'Occident. Alors qu'Updike raconte l'itinéraire d'une dérive, Spinrad est de fait plus agressif et moins complaisant envers le modèle occidental (on n'en attendait pas moins de lui). Il n'en reste pas moins qu'Oussama reste une proposition littéraire qui repose sur une mise en situation "de couveuse" : faux présent, situation géopolitique fantasmée, jeu de rôles, théâtralité des situations, qui en font une évocation moins "plausible" et plus théorique que celle d'Updike. Le caractère polémique de la représentation du terrorisme est en partie atténué par le mécanisme d'anticipation, ce que le trailer très "premier degré" occulte complètement.
Tout cela pour dire qu'il y a trailer et trailer. Si l'on peut considérer que ce trailer est un bon outil commercial au moment où on l'a fait (il fout la trouille, fait écho à l'actualité), il est aussi un très mauvais trailer littéraire pour une oeuvre dont il ne dit rien de la subtilité. On appelle ça le business littéraire. Dans le cas présent, peu importe à vrai dire. Tout ce qui fera acheter et lire des livres de Norman Spinrad (dont Il est parmi nous, ceci dit en passant, vient de sortir en poche) est bon pour nous. Mais tout de même, il ne faudrait pas faire n'importe quoi.
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