Nicholson Baker et le sens du détail : C'est celui qui le dit qui y est (12)

18/08/2008 - 10h37
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Nicholson Baker a le sens du détail : c'est souvent ainsi qu'on le présente. Non que le bonhomme soit une sorte de honoré de balzac moderne ou d'hyperréaliste à la edmond de goncourt, non, Nicholson Baker fait partie de ces écrivains qui ont le sens du détail mal placé ou du détail qui tue. Dans ce qu'on peut considérer comme son chef d'oeuvre formel, , livre qui a tout juste 20 ans cette année, Baker raconte l'histoire d'un employé de bureau dont le lacet de chaussure est cassé et qui doit sortir pour en racheter un autre pendant sa pause déjeuner. Il en profite avec une maestria jamais égalée pour peindre un portrait de la vie de bureau, de la vie (si on peut appeler ça une vie) de cet homme et d'une certaine façon de la vie moderne tout court. Sur le plan technique, et si l'on excepte quelques particularités propres à ce livre là et que Baker évacuera par la suite (la surabondance des notes de bas de page, par exemple), le livre est bâti sur un artifice relativement moderne (début du siècle avec James Joyce et Proust peut-être en figures emblématiques) qui est le "stream of consciousness" (qu'on préfère ne pas traduire pour ne pas avoir l'air idiot avec un "torrent de conscience" ou "ruisseau de pensées"). Cette technique consiste, très simplement, à prendre la pensée comme elle vient ou comme elle pourrait venir, sachant que rendre par l'écriture une succession de pensées aléatoires et en faire quelque chose de fluide et lisible reste bien souvent une prouesse. Dans La Mezzanine, Nicholson Baker réserve quelques moments d'anthologie comme l'histoire des bouteilles de lait en carton qui remplacent peu à peu les bouteilles en verre ou la digression magique sur les pailles en plastique (qui flottent). Un peu plus tard, il consacrera un ouvrage entier et très structuré à ce type d'idées dans La Taille des pensées, mais cela fonctionnera un peu moins bien qu'ici. Le stream of consciousness permet de donner un rythme et un contenu à une intrigue inexistante et, de fait, à (sur)dramatiser un état de non-activité complète ou quasi-complète. La particularité de Nicholson Baker est que ce monologue intérieur, contrairement à ce que pratiquaient ses prédécesseurs (Virginia Woolf, Arthur Schnitzler, par exemple) n'est associé à aucune expression d'un état d'âme. En un mot, Baker refuse le roman sentimental et s'en tient aux faits, comme Bret Easton Ellis s'amusait à le faire dans l'hilarant . Du coup, la mélancolie jaillit de l'énumération et de l'analyse maniaque du détail, révélant un principe vieux comme le monde : la réalité est terrifiante parce que profuse, le réalisme (littéraire ou photoréalisme) est, par nature une forme d'écriture fantastique. Dans l'exemple qui est mis ici en scène pour une vidéo (la scène de l'urinoir), le héros dissèque la façon dont on peut faire pipi à côté d'une autre personne. Aujourd'hui c'est un thème bien entré dans les moeurs, au point que chacun a au moins une anecdote à fournir sur ce thème précis (le type qui pète en pissant, celui qui vous regarde la queue par dessus la protection, la bite-monstre entraperçue au détour d'un urinoir public,....).  On rappellera pour être (in)complet, et parce que c'est l'été que Nicholson Baker a aussi écrit le meilleur livre érotique de tous les temps avec son , dont vous pouvez lire la chronique dans le vieux Flu.  Pour ceux qui s'en soucient, Baker est absent de la sphère romanesque depuis son intéressant Checkpoint ( en français), il y a 4 ans, et a sorti assez récemment un ouvrage historique sur la Seconde Guerre Mondiale. Le livre (pas lu) semble s'intéresser à la volonté (plus ou moins dissimulée) des américains et des anglais d'entrer en guerre contre Hitler. Cette théorie bat en brèche la théorie reconnue selon laquelle les Alliés auraient été acculés par Hitler et "contraints" d'entrer en guerre. Mais c'est une autre histoire.

Par Benjamin Berton
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