
Je me suis rendu compte qu'inexplicablement on n'avait pas donné ici l'occasion à Martin Amis d'être entendu de vive voix. C'est d'autant plus bizarre que l'auteur de , de et du récent (et très très bon) a l'une des langues les mieux pendues de la littérature anglo-saxonne actuelle. Dans le domaine des lettres, et des médias, Martin Amis est ce qu'on appelle un "bon client" : quelqu'un qui balance et qui, un temps, fut surnommé "Bigmouth" parce qu'il ne mâchait pas ses mots. Comme le fils de Kingsley n'est pas quelqu'un qui attire immédiatement la sympathie (il est petit, a le visage généralement fermé et les machoîres si serrées qu'on imagine pas ce qui arriverait s'il serrait une bûche ou un bras entre elles), on doit présumer que, si Martin Amis est si apprécié des intervieweurs, c'est parce que ce qu'il dit : 1) est rarement dit par quelqu'un d'autre que lui 2) n'est pas totalement débile. Illustration ici même, dans cet extrait d'entretien, où Martin Amis disserte sur l'un de ses chevaux de bataille (le terme baptisera l'une de ses collections d'essais, tout à fait recommandables) : la guerre aux clichés. En quelques mots, l'écrivain met le doigt sur ce qui est le travers numéro 1 des écrivains, aussi sûrs d'eux, célèbres et doués fussent-ils, la propension à enfiler des perles, à mettre en phrases des choses qui n'ont aucun intérêt. Amis illustre par son oeuvre très contrôlée, self-conscious et ultratravaillée (si bien qu'on lui reproche souvent son manque complet de naturel) que la littérature est, avant d'être une affaire d'imagination, une affaire de travail. La phrase, expose-t-il, plus ou moins, si on la laissait faire, coulerait vers sa pente naturelle : l'enfilade de banalités, l'exposé le plus commun à partir de mots communs, d'expressions communes de ce que l'auteur a en tête. Le boulot consiste à la contrecarrer, à enrayer sa propension à nous ramener sans cesse dans le champ de l'inintéressant et du banal, pour la "tordre" vers autre chose. L'écrivain est un travailleur de force. Quelqu'un qui lutte contre lui-même et contre ses propres images mentales pour faire décoller l'espace représentatif. Aller contre le cliché, c'est aller contre l'homme et donc contre soi-même. Il ne s'agit pas simplement, comme il le dit, de ne pas céder à la facilité, de ne pas se laisser déborder par son propre discours, flow, rythme, mais bien de tout dynamiter en permanence et de rouler, sur chaque mot, sur chaque image, sur chaque dialogue avec le frein à main. La Guerre contre le cliché est une guerre contre la fluidité, une guerre contre l'onctuosité qui vient avec le savoir-faire, l'aisance qui découle de la professionnalisation du métier d'écrire. Martin Amis, qui n'est pas un rigolo, explique (ce qui donne de l'espoir à la concurrence) qu'à chaque instant, un écrivain doit apprendre à ne pas écrire pour écrire autre chose. Rien que pour cette remarque, on peut considérer qu'il est un critique hors pair et l'un des alliés les plus efficaces du camp qui s'oppose à l'Ecole Orphique (laquelle, rappelons le, place l'auteur en sujet de l'Inspiration).