
Poète belge et ami du peintre Magritte (qui l'a peint), Marcel Lecomte a été associé aux surréalistes, même s'il s'est fait virer au bout de quelques mois du seul groupe auquel il ait vraiment appartenu. Né en 1900, habitant chez sa mère jusqu'à la mort de celle-ci en 1945 (lui vivra jusqu'en 1966 où il mourra à la suite d'un accident cardiaque dans un restaurant), Marcel Lecomte n'était pas un coincé. On lui prêta des relations avec plusieurs jolies filles et notamment, jeune, avec une grande actrice. Mi-Dorian Gray, mi-poète raté, ses textes sont à la fois maladroits et d'une belle sincérité (ce qu'on dit toujours quand on aime bien quelque chose qui objectivement ne casse pas 3 pattes à un canard laqué). On sent dans sa poésie la magie de l'homme terne, une qualité d'observation qui rappelle Kafka et des effets spéciaux-normaux hérités (à rebours) de la pop anglaise qui n'existe pas encore : prendre Baudelaire, lui casser le coeur, lui donner des allures gothiques, renforcer le tout par un cortège d'images à base de nature (art nouveau), de ciel bleu de préférence et de "chambres" en tout genre, chambre close, chambre prison, chambre sacrée, etc.
Dans les deux extraits qui suivent, tirés des Oeuvres Complètes de Marcel Lecomte (édition La Différence 2009), recueil pas épais (l'homme est chiche et ses textes sont souvent ramassés), Lecomte est, pour nous, à son meilleur, poète fin-de-siècle, un brin dandy cheap et surtout poète de la surprise faite femme, laide bien sûr, méchante comme toutes, cruelles et atrocement désirables. Ces 2 poèmes ne sont en aucune façon représentatif de l'oeuvre de Lecomte (qui compte aussi pas mal de contes et de nouvelles fantastiques - l'homme aimait les sciences occultes) mais ont une allure folle dans leurs déséquilibres, leurs maladresses, répétitions, dans la manière dont sont agencés les vers, dont sont découpées les phrases. N'importe qui peut faire de la poésie et faire qu'elles disent des choses. Lecomte est une preuve vivante qu'on peut survivre avec assez peu de moyens, sans être =arthur rimbaudRimbaud mais juste en faisant semblant d'avoir un coeur.
"Tout le jour il l'attendit dans l'enivrant jardin/ Où la lumière étourdissante faisait mal/ où des fleurs multicolores aux corolles lourdes et denses/ montaient des parfums et des arômes printaniers/où tout s'immobilise en un poème définitif. Le soleil éclatait contre le fleuve en phrases triomphales/ et la forêt, présence monstrueuse à la bordure du ciel/ grouillait d'un milliard de vies.
Longtemps longtemps il l'attendit/ cette femme qui était son amour et qui ne devait pas venir/ ainsi jusqu'au soir, ainsi jusqu'à la nuit enténébrant toutes choses/
Lentement, lentement une angoisse sourde comme une chape de plomb
pesante comme une chape de plomb lui montait à la gorge et l'érouffait
et des sanglots tordaient sa pauvre bouche d'adolescent
et les yeux fiévreux et louches voyauent son désespoir
immense comme la mer."
EXTRAIT N°2
"....C'est là que je t'ai vue/ Femme/ Avec un bon sourire, avec dans les yeux une tendre lueur d'amour/ avec l'offrande de mon coeur vierge et sincère/ avec le geste de mes mains loyales tendues vers ton visage/ pitoyable et tout craquelé de rides sous le fard/ avec le baiser de mes lèvres sur tes pauvres yeux mouillés et sur ta jolie bouche pâle...
Mais toi
Mais toi alors tu t'es dressée et tu m'as jeté au visage
La démence de ton rire ignoble comme une ordure... !
Alors j'ai compris quelle femme tu étais alors j'ai compris/ que tu irais bientôt crever dans un lit d'hôpital/ cette nuit là j'aurais voulu te prendre sur ma poitrine/ je t'aurais tenue longtemps longtemps embrassée je t'aurais les mots qui consolent les mots
qu'il faut dire....!"
En bonus, l'humanité, poème de Lecomte, lu par un délégué de la Wallonie lors d'un salon du livre au Canada en 2009.