Mallarmé et les fantômes japonais : C'est celui qui le dit qui y est (21)

23/01/2009 - 15h48
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Mallarmé et les fantômes japonais : C'est celui qui le dit qui y est (21)
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 "Et du Minuit demeure la présence en la vision d'une chambre du temps où le mystérieux ameublement arrête un vague frémissement de pensée, lumineuse brisure du retour de ses ondes et de leur élargissement premier, cependant que s'immobilise, (dans une mouvante limite), la place antérieure de la chûte de l'heure en un calme narcotique de moi pur longtemps rêvé ;

Mais dont le temps est résolu en des tentures sur lesquelles s'est arrêté, les complétant de sa splendeur, le frémissement amorti, dans l'oubli, comme une chevelure languissante, autour du visage, éclairé de mystère, aux yeux nuls pareils au miroir, de l'hôte, dénué de toute signification que de présence. C'est le rêve pur d'un Minuit, en soi disparu."

 

 

 

Il fallait oser le parallèle entre l'Igitur de Mallarmé et les films de fantôme chinois. C'est peu ou prou ce que propose cette vidéo réellement réussie (ça change) qui entreprend de filmer l'infilmable, au travers de cette évocation. Le poème, conte, cycle, comme on voudra, n'est pas coton à résumer. Disons qu'avec lui, Mallarmé choisit de s'enfoncer au bout de sa nuit. Un être (incarné à ce sens) décide dans la nuit de devenir une partie du néant ou de fusionner avec lui. Dans sa dissolution, une sorte de transmutation se produit qui aboutit à un flash type "conscience de soi" paranormale et à une sorte d'irradiation de joie. Hum... pas sûr d'être clair. Disons qu'Igitur est un monument théorique qui relie dans un mouvement hypnotique un travail sur le verbe, son apparition, son explosion, sa sublimation et un travail sur l'être, ce que se trouve être assez exactement les histoires de fantômes japonais, à la Ring et surtout Kaïro, avec les tâches aux murs et les mouvements entre les mondes.

 

 

 

Ce bref extrait montre à quel point Mallarmé est resté contemporain et à la pointe du progrès. La thématique de l'être au non-être, du corps au fantôme, de la dissolution et de la réincarnation est au coeur de nombre de projets émergeants, qu'il s'agisse d'avant-garde artistique, de cinéma (on l'a dit) mais également de réflexions sur les nouvelles technologies. Le devenir-spectre, la renaissance digitale sont autant de notions qui sont sous-jacentes quelques dizaines d'années avant leur actualisation dans le discours mallarméen. Ce qui frappe ici encore plus évidemment, c'est aussi cette capacité du verbe mallarméen à suggérer ce lent mouvement de dissipation. La place des mots est essentielle dans le schéma d'Igitur, leurs glissements, leurs inversions, les découpages de ponction viennent peu à peu couper l'être de sa consistance et produire l'impression globale d'étrangeté. Au final, on a l'impression (pas tout à fait fausse) saisissante que c'est le verbe qui découpe le corps et le recompose vers la fin du livre. Cette opération, clinique, poétique et mystique, est aussi glaçante que bluffante.

 Lire aussi :Les lettres d'amour de Michel Sardou : c'est celui qui le dit qui y est (20)La morale d'Ayn Rand : c'est celui qui le dit qui y est (19) Michel Butor et ses livres-objets : c'est celui qui le dit y est (18)

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