Le corps de Pasolini. C'est celui qui le dit qui y est (5)

03/05/2008 - 12h00
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 S'il n'y avait pas pierre paolo pasolini, Burroughs et quelques autres (la masse Bukowski?), on pourrait assez facilement tenir la position selon laquelle on se moque bien du corps et de la grâce des écrivains. Seule l'oeuvre compte, non ? Seul vaut ce qui restera après la mort, l'affichage médiatique, les clips, ce qui se lit et fait le charme d'un auteur : ses écrits, romans, pièces de théâtre, poésies, etc. La gueule n'a pas d'importance. On est pas dans la collection Beigbeder après tout, celle où on essayait d'habiller des bimbos précieuses en monuments de la littérature à coups de robes courtes, de minois enjôleurs et de cuisses fermes. Le corps des écrivains ne vaut pas grand chose et ne présente aucun intérêt.  On sourit lorsque Houellebecq fume une cigarette sur le petit doigt, lorsqu'Angot fait sa moue. On rigole quand [people_restrictif=marc levy]Marc Lévy va chez le coiffeur et fait un concours de balayage avec [people_restrictif]Jean-Christophe Ruffin, et alors ? Alors rien. Peu importe. Houellebecq compte à sa façon. Son corps paraphrase ce qu'il a écrit et n'apporte rien à l'oeuvre. Il la porte sur lui mais pas aussi bien que si c'était elle qui l'avait inventé. Le corps de Houellebecq préexiste probablement le Houellebecq qui écrit (sauf peut-être la chute des cheveux qui est venue en même temps que l'écrivain) mais ne le commande pas. C'est le plus souvent la règle dans le milieu : le corps n'a pas d'utilité et ne mérite donc pas de passer le siècle. Tout est bien qui finit bien, puisque la nature a fait en sorte chez les génies qu'on abandonne l'un pour laisser parler l'autre. Pas bête.  Le problème, c'est qu'il y a Pasolini et qu'on peut difficilement faire l'impasse sur le corps de Pasolini, lorsqu'on le voit ainsi en mini-clip musical. Pasolini l'acteur et Pasolini le corps, vivant comme mort, sont une seule et même chose qui, d'une certaine façon, sont nécessaires au "fonctionnement" de l'oeuvre. Le corps porte la vie de l'écrivain et lui sert comme d'un instrument. Le corps de Pasolini baise des garçons sauvages, joue au football dans la banlieue de Rome, se balade au bord des ruisseaux, des canaux, prend le soleil. Le corps de Pasolini roule en voiture, racole, se bagarre et perd. Il se fait défoncer le crâne et un peu tout par on ne sait pas qui : des loubards, des casseurs de pédé, des voyoux, des espions, des meurtriers.  Le corps de Pasolini est comme un Opinel poétique : il ouvre l'oeuvre, la rend possible et la complète avec ses allures de danseur carnavalesque. Il explose près d'Ostie et se répand sur le sable et constitue l'exception qui confirme la règle. Le sable réalise alors le rêve de n'importe quel artiste : faire une mouillette avec le cerveau du plus grand créateur multimédia du XXème siècle. La grâce qui se dégage depuis la naissance médiatique du phénomène Pasolini jusqu'à sa mort est assez inédite pour être signalée. Son corps dépasse l'oeuvre au sens où il donne ce supplément d'âme et de vie qui, parfois, manque à la parole précieuse et dramatique de l'intellectuel. Le corps de Pasolini ajoute à la force des écrits une dimension adolescente, une grâce enfantine et une rigueur qu'il perdait lorsqu'il devenait trop sérieux.  Pour ceux que la lecture fatigue et que le cinéma italien rebute, comprendre Pasolini n'est pas plus difficile que ça : regardez son corps, écoutez quelques minutes de sa parole et vous aurez compris de quoi il retourne. "Une panthère surdouée et gay", avait dit une fois un ennemi camarade. Une panthère maquisarde, marxiste, footballeuse, gay et brune. Si vous imaginez ça, vous tenez Pasolini. Le corps de Pasolini, et ce n'est pas un hasard, fonctionne comme le corps du Christ. Il représente. Il porte. Il incarne. Mais surtout il transcende. Comme l'Autre, il se sacrifie pour la Toussaint (1er novembre 1975) et devient le corps le plus important de la littérature moderne, à égalité avec Shakespeare qui n'en avait pas.

Par Benjamin Berton
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