
Benoît Duteurtre est une figure assez intéressante de la littérature française d'aujourd'hui. Reconnu et méconnu à la fois, il se taille à chaque sortie d'un roman un franc succès critique (à quelques exceptions près) et populaire, sans représenter à la manière d'Angot, de Houellebecq ou d'autres, une sorte de Formule 1 du paysage littéraire ou une star du genre. Les romans de Duteurtre présentent un ensemble de qualités qui correspondent parfaitement au goût de l'époque : 1) ils sont inscrits dans le présent : Duteurtre a parlé de l'interdiction de fumer, de l'écologie, de l'opérette, des vaches (donc de nous), de la société d'aujourd'hui, du conformisme et des grands sujets qui font l'air du temps. Ces approches sont simples, mais colorées subtilement d'anticipation, assises sur des personnages taillés près du corps et qui renvoient au quotidien de chacun. Ce réalisme culturel, à défaut d'être vraiment social (Duteurtre parle et écrit bourgeois) en fait l'un des rares écrivains français généralistes à parler macro et macrosocial. 2) ils sont un brin satiriques et intelligemment bâtis : l'exemple le plus emblématique du talent de Duteurtre est son , encensé par la presse de droite et de gauche et qui s'intéressait quasi exclusivement aux "nouvelles technologies" et à leur portée envahissante, voire avilissante. Portables, abonnements internet : le tout était abordé assez brillamment (drôle disons) comme s'il s'agissait d'une approche journalistique, tendance magazine féminin. Duteurtre sait amuser et ne lésine pas sur les rapprochements bizarroïdes. Dans son avant dernier ouvrage, il parle de sa famille, du Président René Coty dont il est le descendant, de la bourgeoisie, des chrétiens. A son échelle, Duteurtre est le Etienne Chatiliez du livre, un renifleur de tendances plutôt habile et un romancier éditorialiste inspiré. Petite entorse à la règle, son dernier ouvrage Ballets Roses, s'il navigue toujours en eaux IVème République, parle des parties fines d'André Le Toquer, président de l'Assemblée Nationale, de notables et filles de petite vertu, soit une vrai histoire vraie au service de l'imagination. 3) ils sont bien écrits : cela doit être souligné. Nourri chez Houellebecq, Duteurtre est un des tenants de l'Ecriture Contemporaine, soit une écriture... française... sans trop de fioritures mais d'une limpidité et d'une lisibilité totales. Il est donc moderne tout en restant classique. Pas de mots savants (ou pas trop), pas d'effets de style intempestifs, pas de recherche excessive d'originalité mais une quête d'efficacité et de précision qui est tout à fait louable. Il ne faut pas confondre ce type d'écriture avec une écriture sans âme ou "surimi", ce serait une grave erreur. 4) ils sont tenus de telle sorte qu'ils ne blessent pas et ne créent pas la polémique : c'est vraisemblablement là la faiblesse de Duteurtre. Il ne parle souvent que de ce dont on attend qu'il parle. Son observation sociale est consensuelle (il est du côté de la majorité) et dépasse rarement les limites de l'acceptable. Duteurtre, connu à ses débuts pour être l'amant d'Annie Ernaux, a des allures de gendre idéal... du moins dans ses livres. Il est simple, normal, présente bien et pense à l'avenant. Ses prises de position sont courageuses mais peu radicales. En cela, il a un côté académique, presque Vieille France et finalement plutôt conservateur qui peut agacer et fait que les réactions à ses livres et à son écriture sont peu marquées. Duteurtre comme les français aime l'eau tiède qui se donne des allures d'eau bouillante. Il aime l'engagement qui ne fait pas mal aux jambes et les prises de risques... calculées. A l'image de cette scène (un rien ennuyeuse) en vidéo où le point de fixation trop fugace est son intervieweuse poitrinée, le discours de Duteurtre est un discours dramatique parce qu'il met (presque) tout le monde d'accord, un discours intéressant, intelligent mais qui appelle sur le fond et la forme à la concorde. L'excellente littérature doit comporter (peut-être ?) une part de violence et de méchanceté qui semble absente de son mode d'élaboration. Cette absence de rage et ce côté rigolard font qu'on peut aimer Duteurtre mais pas totalement le prendre au sérieux. Le satiriste doit inspirer de la peur (Houellebecq) et Duteurtre fait sourire. Cela ne veut pas dire qu'il ne faut pas lire , , , Service Clientèle,... mais qu'on n'y trouvera pas tout ce qu'on pourrait y venir chercher.