Gallimard fête ses 100 ans : la loi du grand écart

20/06/2011 - 10h16
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La maison d'édition Gallimard fêtait  la semaine dernière ses 100 ans. Dans une année riche en manifestations et en célébrations, la soirée du 15 juin représentait pour le groupe Gallimard une sorte d'apothéose légitime après 100 ans d'activité indépendante dans la production d'objets culturels et littéraires. La soirée était à de multiples égards exceptionnelle (et fort réussie): défilé de robes littéraires signées Castelbajac, concert privé de Stephan Eicher et Raphaël, présence du Tout Paris people, média et culturel (de Beigbeder à Nathalie Koziuzscko-Morizet), inauguration par Bertrand Delanoë de la nouvelle plaque "GASTON GALLIMARD" remplaçant l'ancien numéro 5 de la rue Sébastien Bottin (l'ancien et unique second numéro de l'allée prenant le numéro 1).

 

Soirée de gala inaugurée par une séance photo avec les auteurs de la rentrée littéraire 2011 (dont j'étais, cela va sans dire) et qui témoigne malgré tout de la vivacité contradictoire de la Vieille Maison. Si l'on peut critiquer gratuitement un événement qui transforme en sauterie people le soufflage de bougies d'une institution littéraire, on peut difficilement contester à Gallimard le droit de se donner en spectacle une fois tous les 100 ans. L'année est suffisamment riche en hommage (de la station de métro adjacente redécorée aux couleurs de la maison) et en rééditions pour qu'on ne reproche pas les paillettes d'un soir. Au même moment, et alors que la fête battait son plein, France 2 diffusait une biographie en téléfilm de Boris Vian qui parlait de Gallimard en ces termes : "- Mais pourquoi diable, tenez-vous donc à tout prix à être publié chez nous, Boris ? - Parce que vous représentez l'aristocratie de la littérature et blablabla". 

Gallimard - Les Robes littéraires de Castelbajac

Avec le recul, cette histoire d'aristocratie fait un peu sourire mais dit bien ce qu'elle veut dire. Gallimard est aujourd'hui la seule maison d'édition française qui est susceptible de dépasser par son prestige et sa notoriété les auteurs qu'elle publie. Son secret est justement, sans qu'on soit dupe de quoi que ce soit, de n'avoir jamais prétendu se positionner en temps que nom et en tant que marque au dessus de ce qu'elle publiait (ce qu'on a pu reprocher par exemple à P.O.L.). Ainsi, le secret de Gallimard repose sans doute sur le fait que l'éditeur n'a jamais prétendu développer de style propre, ni accompagner tel ou tel mouvement. L'histoire de Gallimard est une succession de compagnonnages, de coups réussis et d'autres coups (plus rares) manqués, d'excellents livres et de livres moins bons. Encore aujourd'hui, la carte Gallimard est caractérisée par un grand écart sur lequel repose le modèle économique de la maison : entre coups, franchises commerciales qui rapportent, gros best-sellers estimables et grosses ventes qui le sont un peu moins, petites cylindrées et promesses d'avenir, romans de découverte et premiers essais, chacun prendra ce qu'il veut. Les points communs entre Ruffin et Djian sont minces. Entre Jauffret (qui reviendra sans doute) et Carole Martinez tout autant. Entre Duteurtre et Dantec (qui n'en est plus), Audeguy et Foenkinos invraisemblables. "Il en faut pour tous les goûts" semble être la ligne directrice, sachant qu'on peut considérer (d'où qu'on se trouve et dans ce bel édifice) que les mauvais goûts financent les bons et vice-versa. Ceux qui touchent à l'édition le savent : tout est affaire d'équilibre et de mesure. Peut-on considérer pour autant que l'identité tient dans son manque ou ne doit-on pas se souvenir des diverses emprises (partielles) tentées par plusieurs courants sur la politique d'édition d'une époque ?

 

Le seul reproche qu'on pourra faire (de manière objective) à Gallimard est peut-être (on dit bien peut-être) d'incarner aujourd'hui un certain académisme qui est peut-être plus fantasmé que réel. Il y a les thuriféraires et les contempteurs de la vieille maquette de couverture. Difficile de se prononcer. Gallimard évite les scandales, ne recherche pas la publicité intempestive et mise sur des écrivains qu'elle soutient sur plusieurs années. D'autres font sans doute pareil mais depuis moins longtemps et avec une surface commerciale, une renommée nettement inférieure. L'unanimité critique qui semble régner autour du centenaire est finalement la plus éloquente marque d'estime dont peut témoigner le milieu au groupe. Tout le monde a mille raisons d'en vouloir à Gallimard pour la position qu'elle occupe aujourd'hui, mais personne n'affirmera que ces raisons sont légitimes. En attendant, que vogue la galère. Les éditeurs passent et les livres restent. Ce qui devrait être n'est pas tout à fait. Il est étrange mais pas incongru que le magasin ait en apparence (et pour un soir) paru plus beau que la camelote.     

Par Benjamin Berton
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